C’est un titre de livre qui résonne comme un cri, un appel. Entendu par des centaines de milliers de personnes. Indignez-vous!, de Stéphane Hessel, ancien résistant et rédacteur de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, est le phénomène littéraire du moment. Publié par une petite maison d’édition montpelliéraine – Indigène –, l’ouvrage a été réimprimé neuf fois en deux mois. Huit mille exemplaires au départ. 1,2 million aujourd’hui, dont un quart viennent juste d’être commandés.

Partout, les librairies réclament de nouvelles piles pour satisfaire leurs clients. En Suisse, 6000 copies ont été distribuées, mais Payot déplorait lundi des rayons vides dans certains de ses magasins. Le livre s’est hissé à la sixième place de ses ventes la semaine passée – juste derrière Largo Winch et devant Houellebecq – et à la quatrième à la Fnac. Des demandes de traduction émanent de Slovénie, de Corée du Sud, du Liban, de Finlande, d’Israël ou encore de Grande-Bretagne.

Ce succès, sans doute, tient à la forme de la diatribe: 32 pages pour 3 euros (5 francs). «Je n’ai pas souvenir qu’un essai se soit vendu si bien dans la sphère francophone ces quinze dernières années. Un livre du même auteur en 300 pages et à un autre tarif n’aurait certainement pas eu cette audience», relève Luc Fougere, directeur commercial de Payot.

Mais l’enthousiasme des lecteurs réside aussi, évidemment, dans son message. Stéphane Hessel s’indigne; de l’existence des sans-papiers; du mauvais traitement réservé à la planète; de la situation au Proche-Orient; de l’écart des richesses dans le monde, etc. «Ce livre marche parce qu’on assiste à un retour de l’engagement, analyse Sylvie Crossman, cofondatrice d’Indigène Editions avec Jean-Pierre Barou. Cela ne se manifeste pas forcément dans les partis politiques, mais dans une pratique au quotidien qui vise à transformer la société, par exemple en adhérant à des organisations comme Attac ou Amnesty International. Stéphane Hessel cimente tout cela.» Pour l’éditrice, le titre est une autre raison de l’engouement: «Il apporte une dimension morale, éthique ainsi que l’idée d’une suppression de la hiérarchie. C’est à la fois un réveil des consciences et un message libertaire.»

L’époque, donc, serait à la contestation. Indignez-vous! s’inscrit dans une collection lancée en 2009 par Indigène, «Ceux qui marchent contre le vent». Elle fait la part belle aux révoltés de toutes sortes et son précédent opus – Je suis prof et je désobéis – fut déjà un petit succès. Le prochain sera le témoignage d’une ancienne prisonnière de Fleury-Mérogis. Les éditeurs, deux anciens journalistes connus pour leur engagement, ont sollicité Stéphane Hessel après avoir entendu un discours prononcé sur le plateau de Glières et évoquant le devoir d’indignation. Trois entretiens ont eu lieu au printemps 2010 afin de donner corps au texte, «sorte d’appel du 18 juin adapté à la modernité», toujours selon Sylvie Crossman.

La figure de Stéphane Hessel, résistant déporté à Buchenwald, confère une légitimité quasi intouchable à ses indignations, qu’il appuie sur les mesures votées en 1944 par le Conseil national de la Résistance et sur la Déclaration universelle des Droits de l’Homme.

«L’Hexagone nourrit l’image, erronée je pense, d’une exception française de la résistance. C’est le village gaulois qui lutte seul contre les bulldozers. L’ouvrage de Stéphane Hessel flatte cette représentation et lui-même est le témoin des dernières heures glorieuses du pays en termes de lutte sociale et de résistance», analyse la sociologue Isabelle Sommier. «Ce livre est extrêmement touchant parce que Stéphane Hessel parle à partir de ce qu’il a vécu, comme résistant, déporté et coauteur de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, confirme Marlyse Pietri-Bachmann, directrice des Editions Zoé, distributeur suisse d’Indignez-vous!. Il assume notre histoire et demande aux gens de faire de même.»

La révolte du nonagénaire, en outre, s’inscrit dans un contexte favorable. L’ouvrage est sorti le jour où la réforme des retraites est passée au forceps en France, les déçus du sarkozysme se multiplient, la globalisation déboussole… La récupération politique, déjà, se fait sentir. Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou sont assaillis de coups de fil politiciens.