Nouvellement débarquée sur une plateforme virtuelle de lecture – une excellente plateforme d’ailleurs, Babelio – j’ai été invitée d’emblée à un exercice vertigineux: indiquer les livres que j’ai lus sans doute à des fins interactives.

Des couvertures s’affichaient et j’ai commencé à mettre des coches. Des titres d’Agatha Christie, de Simenon, de Fred Vargas, de Maurice Leblanc, de Conan Doyle… Bizarre, j’étais coincée dans un genre. Pour cause, j’étais sur la page «polar»… Il fallait diversifier. J’ai choisi «poésie» et continué à mettre des croix: Michaux, Apollinaire, Rimbaud bien sûr, Roubaud aussi et puis celle-ci et celle-là et encore lui… Et ceux d’ailleurs? Ah, voilà des Japonais, Mishima, Abe, Inoué, Murakami – tous les deux –, Yoko Ogawa, et cetera, et des Chinois, Yu Hua, Lao She, Lu Xun, Mo Yan, Gao Xingjian, Dai Sijie… et même Mao Zedong, car, oui, j’avais lu, en histoire, Le Petit Livre rouge.

Mais où étaient les classiques? Et hop, Stendhal, Chateaubriand, Rousseau, Musset, Goethe, Hugo, Sand, la comtesse de Ségur, puis Proust, Colette, Camus, Sartre, Beauvoir, Malraux et Leiris, et puis, et puis… ça manquait de femmes tout ça! Ernaux, donc. Tout Ernaux et tout Duras et tout Emmanuèle Bernheim… Et puis ci, et puis ça… Je ne m’en sortais plus avec ces fichues coches. Il me manquait les Russes, le théâtre, les Américains, les Américaines, l’Italie et toute l’Amérique latine, et l’Afrique. Il manquait des continents entiers… et avec tout ça pas de Suisses! Et Jules Verne, Conrad et Azimov, Tolkien, Harry Potter? Sans oublier Tintin, Jojo Lapin et Fantômette! Au secours!!!

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D’abord gratifiant – grâce à mes années d’université, j’ai pu cocher sans rougir les trois tomes des Mémoires d’outre-tombe et A la recherche du temps perdu au complet – le jeu a viré au cauchemar. Pourquoi diable m’étais-je lancée dans ce recensement impossible? Devant certaines couvertures, j’hésitais: je m’en souviens, je crois, vaguement, ou j’ai lu certes, mais détesté…

Là, je vous vois venir, j’ai l’air de me vanter: elle a tellement lu de livres qu’elle n’arrive même plus à les compter. C’est vrai. Si j’en ai fait mon métier, ce n’est pas par hasard. J’ai commencé tôt à lire. Et à lire, il faut bien l’avouer, presque tout ce qui me tombait sous la main. D’ailleurs, l’exercice m’incite plutôt à l’humilité: là où j’aurais rêvé d’une belle liste distinguée de lectures choisies, je ne trouve qu’une jungle de livres, une forêt foisonnante, désordonnée et dont les anciens sentiers, qui devaient avoir leur logique, ont depuis longtemps été recouverts par d’autres pages…

A un moment donné, j’ai cessé de mettre des coches. J’ai respiré un bon coup, et repris mon livre.