La musique classique se porte bien, le disque classique va mal. Alors que les grands festivals suisses battent leur plein, à Montreux, à Lucerne, à Gstaad, alors que des centaines de milliers de mélomanes ont couru la Provence tout l'été pour se gaver d'opéras, de récitals de piano, de Passions de Bach, l'industrie voit les courbes de ventes décliner depuis cinq ans. Les majors autrefois indépendantes ont été digérées dans d'immenses conglomérats où elles ne pèsent guère, où les objectifs de rentabilité prennent le pas sur la prise de risque et où les stratégies de marketing n'ont plus rien à voir avec l'image distinguée qui fut, pendant soixante ans, celle de cet artisanat d'art.

Crise mortelle ou choc salutaire? Selon Norman Lebrecht, critique anglais au Sunday Telegraph et auteur du pamphlet When the Music stops (Quand la musique s'arrête), le déclin du disque n'est qu'un des symptômes de l'agonie du monde musical classique, momifié par des structures figées depuis un siècle et par l'absence de créateurs vivants capables de conquérir les cœurs. Il est vrai que pendant trop d'années, l'activité des grandes maisons de disques s'est limitée à ressasser un répertoire exigu de chefs-d'œuvre dont les plus fervents mélomanes ont fini par se lasser: à quoi bon une trentième version de la Quatrième Symphonie de Mahler, quand il en existe dix de référence?

La réaction des majors n'incite pas à l'optimisme: fabrication de jeunes génies à la pelle, lancés un jour, oubliés le lendemain, douteuses opérations de crossover, merchandisation des interprètes au détriment des compositeurs – au point que certaines pochettes, mentionnant la star, oublient d'indiquer les œuvres… Tous les ingrédients d'une fuite en avant sont réunis, avec à la clé la raréfaction des disquaires et le risque d'une concentration du marché sur quelques noms.

La crise a pourtant ceci de bon qu'elle a réveillé des dizaines d'initiatives. Jamais on n'a vu autant de labels indépendants produire des disques imaginatifs, consacrés à des compositeurs contemporains ou à des œuvres oubliées. Le public, certes plus difficile qu'autrefois, est aussi plus ouvert aux découvertes. Dans ce bouleversement des hiérarchies, un système à deux vitesses voit le jour, et il se pourrait que les petits producteurs, dans l'ombre des dinosaures et hors des grandes surfaces, soient les créateurs d'une industrie du disque régénérée: plus mobile, plus humble, et en fin de compte plus stimulante.