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Tous inégaux, tous en colère

Le sociologue François Dubet explique comment, en s’individualisant, l’inégalité a cessé de générer des luttes politiques pour produire un ressentiment généralisé

Derrière la mobilisation des «gilets jaunes», derrière la montée de ce qu’on appelle, de façon un peu vague, les populismes, beaucoup dénoncent des inégalités croissantes. Explication rejetée par d’autres: même si la générosité des trente glorieuses s’est épuisée, la redistribution des richesses reste bien réelle, excessive même aux yeux de beaucoup. C’est à cet apparent paradoxe que s’attaque le sociologue François Dubet, spécialiste, justement, des inégalités. Son analyse, tout en subtilité, peut néanmoins se résumer en termes simples. Si l’on excepte le spectaculaire et dangereux accaparement des ultra-riches, ce qui change, ce n’est pas l’inégalité. C’est la façon que nous avons aujourd’hui d’être inégaux.

Naguère, l’inégalité était en quelque sorte enracinée dans la société de classes. L’accès à une formation avancée, à un bon revenu, était sinon barré, du moins beaucoup plus difficile pour qui était né à un certain endroit, dans une famille ouvrière ou paysanne, etc. En retour, si on peut dire, celui qui souffrait de cette discrimination pouvait développer un sentiment d’appartenance, s’inscrire dans un réseau de solidarités, voire dans une lutte collective dont il était raisonnable d’attendre des améliorations, sinon de ses chances de monter dans l’ascenseur social, du moins de ses conditions de vie.