Inès Lamunière

Fo(u)r Cities. Milan, Paris, Londres, New York.

Presses polytechniques universitaires romandes, 188 p.

Qu'on ne vienne pas lui parler de ville fluide ou molle, en formation gazeuse ou en tache d'huile. Qu'on ne lui annonce surtout pas la fin de la ville ou la ville sans architecture, comme n'hésite pas à le faire l'urbaniste néerlandais Rem Koolhaas. Inès Lamunière écoute avec intérêt, ne s'insurge pas, mais ensuite publie un livre, en librairie depuis peu, où l'inverse se trouve développé, force exemples à l'appui: la ville du XXIe siècle est à construire. L'ouvrage de l'architecte genevoise, professeur à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, rassemble les réflexions élaborées au fil des réalisations dans le creuset du bureau Devanthéry & Lamunière, présente l'état d'une recherche et s'enrichit des travaux effectués par les étudiants de

l'atelier LAMU entre 1998 et 2003. Il prend tout naturellement appui sur l'œuvre Devanthéry & Lamunière dont, avec une élégance discrète, il propose le parcours.

Pensé, organisé, édifié comme une architecture, le livre répond par sa forme à l'une des questions que pose l'insaisissable cité contemporaine, celle de sa représentation. «Impossible, désormais, de la montrer graphiquement, elle n'est plus palpable; reste la photo aérienne…» Chacune des métropoles traitées – Milan, Paris, Londres et New York – est décrite de manière à permettre des comparaisons saisissantes: depuis le ciel et par un ensemble de documents à échelle identique, plan historique, cadastral, touristique, réseau du métro. Et comme «évoquer est tout aussi important que représenter», l'ensemble s'accompagne de photomontages inspirés, dus à l'artiste Cathy Karatchian. Du Caire à Fribourg en passant par Berlin, l'investigation puise dans quantité d'autres villes que l'image saisit par un détail précis, un moment particulier, un climat. Soignée et réussie, cette présentation sert le propos inscrit en rose sur la couverture noire: Fo (u) r cities. Ce titre, qui joue sur les quatre villes principalement étudiées, indique aussi la ferme volonté de s'exprimer au nom et en défense de la ville.

ENTREVUE

Samedi Culturel: Votre introduction s'intitule «La ville, doux cauchemar ou rêve tragique?» La ville est-elle si décriée qu'il faille la défendre?

Inès Lamunière: Oui, la ville contemporaine est perçue comme un milieu indéchiffrable, redoutable, difficile. Je l'ai mesuré lors de mes incursions en compagnie de mes étudiants. Il est frappant de constater, par ailleurs, que dans les descriptions qui en sont faites, reviennent – c'est dans le vent – des adjectifs tels que diffus, éclaté, informe… Se trouve ainsi dissoute une notion fondamentale et à laquelle je tiens, celle de la densité, qui préside pourtant à l'existence même de la formation urbaine. Ce type de discours traduit à mes yeux un renoncement au projet de ville ou, du moins, il revient à en accepter la dilution. Cet abandon me frappe et m'inquiète. L'absence du projet dans la construction de la ville contemporaine induit la question essentielle, qui parcourt tout mon livre: qu'est-ce qui «fait» ville et comment l'architecture peut-elle y contribuer? Le grand corps urbain à la fois si compliqué, vivant et compact, pour ma part, je le défends. Mais en quels termes l'exprimer et quelles formes lui trouver, puisque celles que nous avons héritées des XIXe et XXe siècles ne conviennent probablement plus?

Au point de densité auquel les métropoles actuelles sont parvenues, peut-on encore les lire?

Leur lecture bute en effet contre l'obstacle de l'opacité. La cité s'est stratifiée; son sous-sol, par exemple, s'est rempli de réseaux. La rue d'aujourd'hui n'a plus du tout le même sens qu'aux XVIIe ou XIXe siècles. La notion de hauteur se perçoit aussi tout autrement. Désormais, un bâtiment ne peut être entièrement embrassé par la perception et ne le sera jamais plus. La ville dense met en crise l'architecte. Face à ce phénomène, certains démissionnent; ils se limitent aux espaces intérieurs et esquivent la question cruciale de l'espace public. Symptôme: aux Etats-Unis, l'enseignement de la ville n'existe pas. Quelle déperdition de savoir! Ailleurs, on continue de prendre pour référence la ville classique…

Si pour décrire la ville, on puise, dites-vous, dans le langage de la désagrégation, du morcellement, de la dissociation, comment procéder pour l'étudier?

Nous sommes partis de l'expérience, de projets significatifs réalisés par différents bureaux contemporains et ceux issus du bureau Devanthéry & Lamunière; auxquels s'ajoutent ceux, non exécutés, produits au cours des recherches que j'ai dirigées. Deux maîtres du XXe siècle, Le Corbusier et Robert Venturi, ont servi de références. Le premier découpait le monde en plan, surface et volume, et j'ai ainsi subdivisé mon livre, en y ajoutant la coupe, au quatrième et plus important chapitre. Les explorations urbaines de Robert Venturi m'ont inspirée lorsque, avec mes étudiants, je me suis lancée dans l'exploration de la ville pour la comprendre. De nos incursions à travers ces quatre métropoles typiques du XXe siècle que sont Milan, Paris, Londres et New York, nous avons effectivement beaucoup appris; nous en avons dégagé des pistes pour le développement de projets en milieu urbain qui forment la substance de ce livre. J'y ai aussi conforté ma conviction que la question de l'architecture publique, dont on parle si peu aujourd'hui, ne peut être escamotée. La ville n'est une affaire ni individuelle ni privée, elle doit se reconstruire collectivement. Selon quelles règles? C'est précisément ce que nous avons cherché à déceler.

Vous avez choisi de travailler systématiquement sur deux types de programmes, celui de l'hôtel et celui de la gare. Pourquoi ces choix, et qu'est-ce que vous en retirez?

L'hôtel comme la gare appellent désormais des propositions nouvelles. La gare devient centre, souk, espace public et même petite ville dans la ville. L'hôtel souligne une évolution corollaire, l'accroissement de la mobilité, la tendance au nomadisme urbain. Comment répondre à l'augmentation de la demande en logements provisoires dans des villes où se construisent de moins en moins d'habitations permanentes? Actuellement, on estime que seuls 1 à 2% de l'espace urbain des villes européennes sont modifiés chaque année. Comment réagir à cette situation bloquée sinon en construisant sur du déjà construit? Comment procéder? On peut avoir recours à des solutions «pacemaker», par incisions constructives, architecturales et financières, comme nous l'avons fait à la gare et à l'hôtel Cornavin de Genève. Ou dégager des pistes – c'est l'objectif de ce livre – qui ouvrent la voie au projet d'architecture.

L'auteur signera son livre à la Librairie Archigraphy, place de l'Ile 1, Genève, sa 24 janvier à 11h30.