Ingeborg Bachmann prendla défense de la presse et des journalistes

L’attentat en Isère a ravivé les polémiques sur le traitement des faits par les médias, sur l’objectivité des journaux, radios et télévisions. Dans une nouvelle où elle opposait une reporter à son conjoint, l’auteure allemande s’interrogeait aussi

Il y a plus d’une manière de faire son procès à la presse. Les pays autoritaires ne se posent pas trop de questions à ce sujet. Les journalistes un peu gênants sont vite réduits au silence, par voie (pseudo)judiciaire ou avec des moyens plus expéditifs. Les rares chanceux parviennent à trouver une issue de secours, surtout s’ils ont le soutien d’un Etat aux yeux duquel la défense de la presse est une valeur avec laquelle on ne transige pas.

Mais dans ces mêmes pays où prévaut le droit à l’information, les choses ne sont pas toujours si simples. Les lecteurs font souvent la fine bouche, ils accusent les journalistes de tous les maux, les rendant responsables des à-peu-près qui sont le propre de l’espace public. On en a eu une nouvelle illustration avec les critiques lancées ici et là contre la couverture médiatique de la tentative d’attentat la semaine dernière en Isère. Les uns reprochent aux journaux d’avoir glissé sur la pente du sensationnalisme en soutenant aveuglément la thèse de l’attentat terroriste. D’autres les accusent au contraire de mansuétude à l’égard du coupable, pour avoir simplement rendu compte des possibles «motivations» personnelles (familiales, professionnelles) de l’apprenti djihadiste.

Bref, difficile de trouver la bonne distance quand on vous demande une objectivité parfois absente des faits eux-mêmes. Mais n’est-il pas déplacé de mettre sur le même plan persécution d’Etat et inconséquence des lecteurs? C’est à voir. Après tout, pour qui, pour quoi travaillent ces journalistes prêts à risquer leur vie pour que l’information circule?

La question est avancée, non sans cynisme, dans quelques pages d’une longue nouvelle d’Ingeborg Bachmann, «Trois sentiers vers le lac». Un couple polémique sur l’exercice du journalisme. Elle écrit des reportages internationaux pour de grands magazines parisiens, lui s’amuse à déniaiser ses idéaux bien enracinés – il s’amuse, mais au fond, il est sérieux. Elle croit à la valeur et au sens de ce qu’elle considère comme une mission (trois de ses collègues viennent d’être tués sur des théâtres de conflit). Pour lui, la presse est un métier comme un autre, mais juste un peu plus retors, où des professionnels cherchent à faire un maximum de battage en exploitant des événements dont ils se fichent en réalité éperdument. Les médias accumulent des actualités, grandes ou petites, dont personne ne sait au juste que faire, sinon se distraire, car leur diffusion restera de toute façon lettre morte. L’information est de fait un vaste mensonge, où tous les acteurs font semblant d’être persuadés du contraire. «Il ne suffit pas de savoir! […] Quelle raison les gens entendraient-ils s’ils ne l’ont pas fait jusqu’à présent, et si les siècles n’ont pas suffi à les amener à la raison, que ne faudra-t-il pas pour t’amener, toi, à la raison?»

Opinion intenable, qui sent la provocation gratuite, mais elle fraie lentement son chemin dans l’esprit du personnage féminin. Longtemps après leur séparation, la crise éclate à l’occasion du prix qu’on lui remet pour un reportage sur l’avortement. Elle a pourtant l’impression de ne pas avoir saisi la vérité cachée derrière les visages qu’elle interrogeait, au point de vouloir tirer un trait sur ce genre de journalisme de «conviction». Plus subtilement, elle a pris conscience des limites auxquelles le journaliste se heurte par la force des choses, face aux règles de demi-parole qui règnent dans la société et qui, faussant d’emblée le jeu, obligent à être convenu et à se trahir. Et nous, «si les siècles n’ont pas suffi à amener les gens à la raison», quelles raisons écouterons-nous?

«Et moi, moi qui me pose des questions, qui pose des questions à tous ceux qui pensent par eux-mêmes et qui osent vivre, qu’avez-vous fait de moi et de tant d’autres, avec votre stupide compréhension de tous les problèmes, est-ce qu’il n’est jamais venu à l’esprit de personne qu’on tue les hommes quand on leur enlève la parole, anéantissant du même coup la vie et la pensée»

I. Bachmann, «Trois sentiers vers le lac», trad. H. Belletto, Actes Sud, 2006