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«Inglorious Basterds» remonte la cote de Quentin

Tarantino démontre que le cinéma peut arrêter la guerre

J’étais dans la salle, au coeur d’une nuit de la Mostra de Venise il y a quelques années, lorsque Quentin Tarantino, alors parrain d’une rétrospective de films italiens dits «bis» des années 1960-1970, avait découvert Bastardi senza gloria, un plagiat des Douze Salopards de Robert Aldrich par le tâcheron Enzo G. Castellari. Tout au long de la projection, Tarantino, passablement aviné, n’avait cessé d’éructer et d’hurler au génie, agaçant bientôt toute l’assistance. Si bien que, lorsque le vainqueur de la Palme d’or 1994 pour Pulp Fiction a annoncé que son prochain film serait Inglorious Bastards, il y a eu de quoi s’inquiéter. Après avoir montré, dans Kill Bill puis Boulevard de la mort, de grosses limites artistiques et surtout une complaisance insensée envers son propre génie, Tarantino ne pouvait pas s’inspirer d’un pire film que Bastardi senza gloria, navet devenu inregardable dans lequel un commando américain trucidait des nazis. Et d’ailleurs, dans l’état où il était à Venise, Tarantino avait-il remarqué qu’il s’agissait d’un film lamentable?

C’était sans compter que l’intelligence et le sens du cinéma de Tarantino, s’ils lui jouent des tours au contact de son narcissisme, ont aussi généré des chefs-d’oeuvre, des merveilles d’écriture et d’équilibre comme Jackie Brown. Inglorious Bastards n’atteint pas ce niveau, mais il renoue avec le talent d’avant Kill Bill.

Première bonne nouvelle: Tarantino n’a acheté les droits d’adaptation de Bastardi senza gloria que pour pouvoir en reprendre le titre, qu’il adore. L’histoire, elle, est tout autre. Il reste bel et bien un commando (mené par Brad Pitt) et des nazis dégommés sans une once de remords, mais leurs exploits sanguinolents – découpages de scalps, mitraillades, coups de couteau ou de batte de baseball, décidement Cannes ne nous aura rien épargné cette année – apparaissent très vite secondaires. L’intrigue principale concerne plutôt une jeune juive (Mélanie Laurent) réchappée des griffes de l’ignoble colonel SS Landa (extraordinaire Christophe Waltz) et qui, changeant d’identité dirige un cinéma parisien où elle prépare un attentat qui défie l’Histoire: durant la projection du film de propagande nazie La Fierté de la nation, elle brûle vivants 350 dignitaires SS dont Goebbels, Goering, Bormann et... Adolf Hitler. Non content de corriger l’Histoire vraie de la Deuxième Guerre mondiale, Tarantino prétend donc, à travers un bel hommage à la puissance du cinéma, que celui-ci peut changer le monde. Et devant la beauté de ses cadres, la qualité de ses dialogues, la folie qu’il laisse parfois entrer dans la maîtrise, l’inspiration de ses choix musicaux, du western spaghetti à la chanson composée par David Bowie pour Cat People, c’est à prendre au sérieux.

N’était une complaisance qui rallonge certaines scènes inutilement et une maniaquerie fétichiste un peu infantile qui le retient à la surface des émotions, Inglorious Basterds aurait même un poids politique, au sens le plus large. Il faut voir comment, dans le cadre d’un film habité par des personnages américains, français et allemands, il évite le pudding tout-en-anglais. Il a d’abord engagé, et c’est à son honneur, des comédiens de chacun de ses pays. Il a ensuite intégré dans le récit tous ces langages sans les dévoyer. Mieux, il apporte, au détour d’une réplique, une pique contre l’uniformisation culturelle tout à fait actuelle: «Je sais que c’est une question idiote, ose un personnage, mais, vous autres Américains, pouvez-vous parler une autre langue que l’anglais?»

Reste à savoir si la présidente du jury est en position d’apprécier ce retour de flamme du grand Tarantino: Isabelle Huppert, un temps engagée pour le film, s’était retirée. Elle nous avait confié qu’elle serait heureuse de travailler avec le cinéaste, à condition de quelque chose de plus intéressant. Parlait-elle de son rôle seulement ou du scénario?

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