histoire

Initiations lesbiennes au couvent

L’affaire remonte au XIXe siècle. On la croirait tirée d’un roman de gare, mais elle est véridique. L’historien allemand Hubert Wolf raconte comment des religieuses et leur confesseur se sont livrés à toutes sortes d’actes inavouables dans un monastère romain

Genre: Histoire
Qui ? Hubert Wolf
Titre: Le Vice et la Grâce. L’affaire des religieuses de Sant’Ambrogio
Trad. de l’allemand par Jean-Louis Schlegel
Chez qui ? Seuil, 440 p.

C’est un rêve anticlérical. Un couvent romain où une religieuse sérieusement travaillée par la chose initie les novices au moyen de rites impliquant entre autres choses des signes de croix sur les seins et des contacts de vulve à vulve; où un confesseur jésuite insuffle la grâce à la même religieuse au moyen de baisers profonds; où les décisions sont prises sur la base de lettres détaillées – et très prosaïques – prétendument rédigées par la Sainte Vierge en personne. Et où pour parer à la découverte de ces pratiques originales, on n’hésite pas à recourir à l’empoisonnement…

L’auteur de ce livre, pourtant, n’a vraiment rien d’un romancier de bas étage ou d’un pourfendeur de la calotte. Historien de l’Eglise, lui-même prêtre, Hubert Wolf reconstitue cette affaire ébouriffante – mais tout à fait réelle – sur la base d’une étude détaillée des documents de l’Inquisition romaine. Et il ne s’y intéresse pas par goût du scandale. Mais bien parce qu’il la juge révélatrice. D’une époque, celle de la remise en question du pouvoir pontifical par la montée des revendications démocratiques et laïques. Et d’une tendance bien précise au sein de cette époque: celle, incarnée tout particulièrement par Pie IX, qui riposte aux dangers par le repli, le rejet de l’esprit critique et l’évasion dans une foi sentimentale et intransigeante où l’intervention récurrente du surnaturel dans la vie quotidienne est tenue pour acquise.

Le culte secret des nonnes

C’est l’âge des miracles, du culte du Sacré-Cœur, des mystiques – et manifestement d’un certain aveuglement sur le sous-texte sexuel d’une partie de ces manifestations.

L’institution ecclésiastique reste sensible au risque que les manifestations de surnaturel n’ébranlent son droit de désigner seule l’élection divine. Elle enquête donc avec soin et méfiance. Et, en 1816, le Saint-Office condamne Sœur Maria Agnese Firrao, visionnaire et stigmatisée, pour sainteté feinte. La religieuse est éloignée du couvent qu’elle dirigeait mais cela n’empêche pas ses anciennes compagnes de perpétuer son culte en secret.

Le secret est toutefois très relatif. Alors qu’il n’est encore que cardinal, le futur Léon XII se montre très impressionné par une prédiction reçue chez les nonnes et décide de lever toute censure les concernant et de les installer dans un bâtiment plus vaste, Sant’Ambrogio.

C’est là qu’entre en 1858 la princesse allemande Katharina von Hohenzollern-Sigmaringen, alors quadragénaire, deux fois mariée et bien décidée à vouer le reste de sa vie à Dieu. Moins d’un an plus tard, elle en ressort en catastrophe, sûre qu’on a voulu la tuer. Sur la base de son récit, l’Inquisition découvrira qu’une nouvelle religieuse, Maria Luisa Ridolfi, séduisante mère vicaire et instructrice des novices, prétend avoir des visions et régente la vie du couvent au moyen de lettres qu’elle dit avoir reçues de la Madone. Les enquêteurs mettent en outre au jour les pratiques sexuelles très imaginatives que Maria Luisa impose à ses pupilles et partage avec son confesseur, le Père Giuseppe Peters, alias Joseph Kleutgen.

Le dossier est brûlant. Kleutgen est un théologien de renom, chef de file du mouvement néoscolastique qui combat alors les tentatives de concilier la foi avec la modernité. Il dispose donc d’éminents protecteurs – comme d’adversaires avisés: c’est sur le conseil de Bénédictins représentants du courant opposé que la princesse Katharina a saisi les autorités ecclésiastiques.

Impunité pour un théologien

La Curie est nettement dominée par les premiers, et Joseph Kleutgen ne sera que légèrement sanctionné malgré la responsabilité de directeur de conscience qui était la sienne. On croit volontiers, dans la hiérarchie exclusivement masculine de l’Eglise, à la toute-puissance de la malignité féminine.

Tandis que Maria Luisa sombre dans la folie dans le couvent où elle a été emprisonnée, Joseph Kleutgen reprend donc sa vie de théologien. Ce qui lui permettra de participer activement à l’élaboration du dogme de l’infaillibilité pontificale, adoptée au 1er concile du Vatican, en 1870.

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