Août 2010. Un gros monsieur noir et chauve, entre le prédicateur et le maquereau, publie sur Internet sa nouvelle chanson. Voix de castrat sous testostérone, Cee Lo Green, tête forte de Gnarls Barkley, hurle «Fuck you» à la terre. Petit air de Motown, funky à souhait, filles dans le fond qui font les chœurs: le parfait morceau transhistorique qui pose sur la même ligne de départ Otis Redding et Outkast. En quelques semaines, la version en ligne de la chanson atteint le million de spectateurs.

Pour les radios et les télévisions américaines, Cee Lo (36 ans, le timbre impérieux de son époque) décide d’enregistrer une version clean, propre en anglais, où le «Fuck you» est remplacé par «Forget you». L’Amérique s’est doté de lois implacables pour expurger de ses médias grand public toute insanité. Les rappeurs de la Côte Ouest, lorsque vous les interviewez, vous demandent en préambule si vous préférez la version avec ou sans injure. Et l’autocollant noir et blanc apposé depuis 2000 sur les disques aux paroles explicites est devenu une sorte d’argument de vente pour une jeunesse qui traque la subversion.

Le génie de Cee Lo, outre son chant, tient à cet acte terroriste de fournir à Internet une version obscène qui servira forcément de modèle à la version télévisée. Ainsi, dans les publics de plateaux américains, la salle articule visiblement un «Fuck you» brutal quand Cee Lo entonne un pieux «Forget You». Cee Lo, grâce à cette pirouette, affirme deux choses. D’abord, Internet est devenu le référent absolu de l’industrie du disque, lieu où les légendes s’articulent. Mais les médias de masse continuent de faire le marché.

D’autre part, le petit chanteur prodigieux d’Atlanta remet sur la table l’hypocrisie d’un pays qui place sa pudeur dans les mots dits plutôt que les actes commis. Un bon fusil chargé plutôt qu’une langue bien pendue. Cee Lo leur adresse un triomphal «Fuck you» qui définit l’année musicale.

Cee Lo Green, «The Lady Killer» (Elektra/Warner)