Images

Les inquiétantes miscellanées des Journées de Bienne

A travers 28 expositions, le festival de photographie se penche sur les déséquilibres du monde et les hypothèques de notre avenir, non sans humour. Florilège glaçant

Un amoncellement de cadavres d’hermines, une vis profondément enfoncée dans une oreille, la ville la plus froide du monde, des tirages altérés par la radioactivité d’une zone kazakhe… Les 21è Journées photographiques de Bienne se penchent sur la thématique des extrêmes. «Les images proposées témoignent des déséquilibres de l’Anthropocène qui affectent le vivant dans son ensemble. L’humain marque de son empreinte les autres humains, les animaux et la nature», témoigne la directrice Hélène Joye-Cagnard en introduction. Les thématiques de l’environnement, de la condition animale et des nouvelles technologies sont particulièrement présentes dans cette édition. La violence politique ou guerrière est presque oubliée, abordée seulement par la question des réfugiés. Quelques incontournables, sur 28 expositions.

Defrost Studio: ImmoRefugee (Photoforum Pasquart)

Un magazine immobilier comme on en distribue partout, mélange de maquette vulgaire, de façades en vignettes et de formules toutes faites. «Trois chambres, tout le confort d’une maison moderne avec une touche de vintage.» «ImmoRefugee» vante les mérites d’un logis situé dans la zone érythréenne de la jungle de Calais, avant démantèlement. C’est un cabanon fait de bâches noires en plastique, de bois et de tissu. Au gré des pages défilent ainsi des taudis pakistanais, soudanais ou afghans, aux mérites nombreux et variés. Quand le cynisme du monde politique rejoint celui de l’immobilier.

Jean Revillard: Ondes (Photoforum Pasquart)

Encore un abri fait de plastique et de scotch. Un matelas est posé sur le toit d’une voiture. Une femme est recroquevillée sur le sol. L’univers, ici, est celui des vagabonds. Puis des images évoquent autre chose, un mélange de solitude, de torpeur et de nature magnifique. Nous sommes dans le monde des «électrohypersensibles», que Jean Revillard a photographiés dans la Drome. Une jeune femme a l’air terrorisé est pelotonnée derrière une planche, dans le coin d’une maison en ruines. Une autre a branché des câbles sur sa tête et son bras afin de décharger le trop-plein d’électricité dans le sol. Jean Revillard évoque «une malade environnementale et invisible, une détresse terrible dans un environnement sublime». Visite commentée le 21 mai.

Marion Balac: Anonymous Gods (Le Grenier)

Ce sont des vues plus ou moins connues, des statues de Bouddha, Marie ou Miss Liberty, capturées par Google Street View. Toutes, comme les touristes ou les passants qui les entourent, ont le visage flouté. C’est que pour l’algorithme chargé d’anonymiser les humains, un visage est un visage, qu’il soit de chair ou de pierre. L’exposition est l’une des plus petites du festival, composée d’un grand poster et de quelques cartes postales. Mais elle amuse avant de glacer, sur les dérives de la technologie comme de la surveillance.

Annegien Van Doorn: Domestic Science, Air Freshener, 2 Minutes (Gewölbe Galerie)

Des vidéos hypnotiques présentées lors des dernières Rencontres d’Arles dans le cadre de l’exposition concoctée par Erik Kessels. Une porte comprime un tube de dentifrice qui se vide à mesure qu’elle avance. Une machine à laver fait trembler des bouteilles d’eau débouchées et posées sur son dos. Une bombe aérosol pressée par un caillou finit par tomber comme si elle mourait d’épuisement. Là encore, c’est drôle et allégorique, donc angoissant. A voir ces objets exploités jusqu’à l’éclatement, les pensées voguent vers la violence du système, la surconsommation, la déshumanisation.

Melanie Bonajo: Matrix Botanica (Chipot)

Encore un catalogue. Cette fois, ce sont des photographies d’animaux trouvées sur Internet et classées par thème: bain, livre, mains, câlins… L’artiste s’interroge sur ce qui reste de la nature animale, à considérer ces images de singes «lisant» le journal, d’ours embrassant un homme ou d’hippopotame dégustant un burger.

Catherine Leutenegger: New Artificiality (Chipot)

L’an dernier, la Lausannoise avait présenté un travail sur les bugs des imprimantes 3D. Elle se penche cette fois sur une entreprise de construction chinoise fabriquant des bâtiments à l’aide d’une imprimante «de la taille d’un terrain de basket». Près de Shanghai, son show room gigantesque montre un immeuble fait de cinq étages, une façade néoclassique ou un faux mur de briques. La trame, ligne après ligne, est parfaitement visible, comme les imperfections.

«L’entreprise présente sa production comme écologique car elle recycle des matériaux de construction, très bon marché car la main d’œuvre est réduite et adaptable au goût de chacun. Est-ce le mode de construction du futur?», s’interroge Catherine Leutenegger. Et doit-on s’en réjouir?, semble répondre en écho une assistance médusée.


Journées photographiques de Bienne, du 5 au 28 mai à Bienne. www.bielerfototage.ch

Publicité