Cinéma

«Insoumises», l’épopée d’une oubliée de l’histoire

Présenté le 9 mars au FIFDH, le film coréalisé par Laura Cazador et Fernando Perez retrace le parcours d’Enriqueta Faber, Suissesse partie à Cuba au début du XIXe siècle pour y exercer le métier de médecin sous les traits d’un homme

Elle fait partie de ces figures féminines que l’histoire nationale a ignorées. Enriqueta Faber, née à Lausanne en 1791, est la première femme à avoir exercé le métier de médecin à Cuba, sous les traits d’un homme. Inconnue en Suisse, elle est devenue l’icône de la communauté lesbienne, transgenre ou encore des militants antiesclavagistes sur son île d’adoption. Le film Insoumises, projeté le 9 mars dans le cadre du FIFDH (Festival du film et forum international sur les droits humains), lui rend hommage sous les traits de Sylvie Testud. Méconnaissable, l’actrice française incarne à la perfection ce personnage flamboyant dont l’éthique ne fléchit devant aucun obstacle.

C’est lors d’un séjour à Cuba, il y a dix ans, qu’André Martin, producteur du film qui sortira prochainement en Suisse romande, entend parler pour la première fois d’Enriqueta Faber. «On me l’a d’abord présentée comme une Allemande, raconte-t-il, chacun réécrivait son histoire à sa manière; il existait de multiples versions parfois contradictoires.» De retour en Suisse, André Martin fait des recherches et découvre que cette femme au parcours extraordinaire est Suisse.

Contre les préjugés

Que sait-on d’elle? Mariée très jeune à un soldat enrôlé dans les troupes napoléoniennes, Enriqueta se retrouve veuve à 18 ans. Déguisée en homme, elle part alors à Paris pour étudier la médecine, puis s’embarque pour Cuba en 1819. Dans la ville de Baracoa, dans l’est du pays, elle devient Enrique Faber, ce chirurgien à la peau claire qui soigne les nécessiteux et intrigue la bonne société locale. Lorsque la vérité éclate sur son mariage avec une femme en 1823, elle se retrouve au cœur d’un des procès les plus scandaleux de l’histoire coloniale de Cuba.

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L’atmosphère capiteuse de Baracoa, saturée de valeurs religieuses, transparaît à merveille dans Insoumises. Dans la moiteur tropicale de l’île rompue au commerce d’esclaves, où les inégalités sociales crèvent les yeux, Enriqueta Faber refuse la domination blanche. Au milieu des effluves de cigares et de rhum, de la végétation luxuriante qui enserre la cité coloniale, elle se dresse face aux préjugés, repoussant les faveurs d’une société clientéliste qui voit en elle une alliée.

Idylle brûlante

Puis vient la rencontre avec Juana de Leon, belle sauvageonne que la société rejette pour avoir perdu sa virginité avant le mariage – elle a en réalité été violée par un influent marchand d’esclaves. Enriqueta la sauve d’une fièvre tenace et, très vite, l’idylle brûlante s’enracine. A l’église, le mariage est célébré avec ferveur et dentelle noire, un tremplin qui affranchit Juana des commérages. Dans le même temps, les manières peu viriles du médecin sont de plus en plus questionnées. Lorsque son travestissement apparaît au grand jour, les flammes et bientôt les foudres de la justice coloniale se déchaînent contre elle. Séparée de Juana qu’elle tente de sauver de l’opprobre, Enriqueta ne trouve la rédemption que seule, face à la mer.

Jeu en espagnol

«Pour incarner Enriqueta Faber, personnage haut en couleur, sombre et complexe, Sylvie Testud s’est investie sans compter, souligne André Martin. Non seulement dans le jeu, mais aussi dans l’apprentissage de la langue.» L’actrice a en effet dû apprendre l’espagnol pour les besoins du film. Une corde de plus à son arc, elle qui a déjà tourné en allemand et en japonais. Le résultat est très probant, même si le personnage francophone laisse une petite marge de manœuvre.

Fruit d’une maturation de plus de sept ans, Insoumises a bien failli ne jamais voir le jour. «Coproduit par Bohemian Films, l’Institut du cinéma cubain et la RTS, il n’aurait pas pu se tourner, raconte André Martin, sans le soutien de Vera Michalski-Hoffmann.»

Une «pionnière» parmi d’autres

A l’été 2017, le tournage démarre dans des conditions parfois rocambolesques. «Nous étions sans cesse tributaires des pénuries, du bruit incessant, de la météo capricieuse, raconte André Martin. Cuba est un pays qui marche au bord du gouffre, étranglé par l’embargo américain.» Ce qui a transformé le tournage en défi logistique. «Il est arrivé qu’on doive s’arrêter parce qu’il manquait des clous ou de la peinture pour finaliser les décors d’époque, souligne-t-il. Heureusement que la débrouillardise latino-américaine et l’extraordinaire savoir-faire des équipes cubaines viennent à bout de tout.» Le premier et le dernier plan du film s’ouvrent sur une falaise battue par des vagues immenses. «C’était juste quelques heures avant l’arrivée de l’ouragan Irma

Aujourd’hui réhabilitée, Enriqueta Faber n’est pas la seule à avoir été oubliée. Son histoire s’intègre dans une collection baptisée Les Pionnières dont le premier volet est consacré à Elisabeth Eidenbenz, une infirmière suisse qui a fui l’Espagne franquiste en 1939 pour ouvrir la maternité d’Elne dans le sud de la France. Le personnage est incarné par Noémie Schmidt dans La lumière de l’espoir. Un troisième film, «sur les traces d’Ella Maillart», est en développement. «Ces femmes donnent une autre image de la Suisse, une image d’ouverture et de solidarité, bien loin des campagnes militaires de généraux poussiéreux que l’historiographie met généralement en avant», souligne André Martin.

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