Le commandant Cousteau n'a pas seulement laissé l'écolo tourisme en palmes et tuba. Il a aussi influencé des cinéastes. Sans rire: James Cameron (Abyss, Titanic, Ghosts of the Abyss et son prochain Aliens of the Deep) serait resté un réalisateur d'eau douce sans le visionnement intensif des aventures de la Calypso. Rappelons que Cousteau remporta trois Oscars à Hollywood. En particulier en 1957, pour Le Monde du Silence coréalisé avec Louis Malle, film qui remporta également la Palme d'or 1956, à Cannes. Aussi ne faut-il pas s'étonner que les Américains lui rendent aujourd'hui hommage: eux n'ont pas enduré ses ultimes barbotages politico-médiatiques.

En fait d'hommage, La Vie aquatique est plutôt d'un genre jamais vu. Qui commence comme un film du commandant Cousteau: Steve Zissou (Bill Murray), jumeau imaginaire de Cousteau, bonnet rouge et col roulé bleu ciel compris, présente son dernier documentaire dans un festival italien. L'élément fort de ce film – le «boulottage» de son fidèle coéquipier Esteban du Plantier (Seymour Cassel) par un «requin jaguar» de 25 mètres! – relance sa motivation. Zissou souhaite occire l'animal à la dynamite. Ce sera désormais sa quête, son Moby Dick.

Et qu'importe si la «Zissou Team» n'a plus les moyens d'entretenir le fidèle Belafonte, copie rouillée cabossée de la Calypso. Qu'importe si la tête pensante de l'équipe, Eleanor Zissou (Angelica Huston), quitte son Steve de mari pour rejoindre son ex, l'armateur milliardaire Allistair Hennessey (Jeff Goldblum). Qu'importe si un enfant illégitime de Steve, Ned Plimpton (Owen Wilson), réapparaît brusquement…

Qu'importe. Car Steve Zissou, au creux de la vague, s'accroche à son nouveau cap, d'abord pour combler ses fans. Cinéaste grenouille de l'ère Bill Gates, il ne conçoit pas la science sans la griffe qui va avec: il passe son temps à remodeler son logo Z et à développer des produits dérivés. C'est ce qui permet aux rêves brisés, aux espoirs déçus, aux difficultés d'adaptation, aux relations houleuses, aux jalousies de lui lécher le poil comme l'eau sur les plumes d'un canard. Inutile de préciser à quel point Bill Murray, sur un nuage depuis Lost in Translation de Sofia Coppola, est parfait dans ce rôle de vieux briscard au pays de la mondialisation et du marketing.

Peu de films sont aussi difficiles à raconter que La Vie aquatique. Parce que son auteur, Wes Anderson, ne recourt ni à la parodie ni à aucune ficelle classique. En quatre films – Bottle Rocket (1996), Rushmore (1998), La Famille Tenebaum (2001) –, ce Texan de 35 ans impose un univers singulier, minutieux, où des milliers de détails forment une mosaïque harmonieuse qui fait sens.

Aussi sûr que la moitié des spectateurs détestera son dernier film, Anderson fait fi de la surenchère goguenarde des comédies actuelles. Il préfère les rencontres improbables: qui a sérieusement envie de découvrir le 8 1/2 du commandant Cousteau, sachant que La Vie aquatique a été tourné sur les plateaux de Fellini à Cinecittà? Et Wes Anderson n'en reste pas là. Il reconstruit le réel: les fonds marins ont été recréés et les créatures laissées aux mains d'Henry Selick, réalisateur de l'épatant L'Etrange Noël de Monsieur Jack. Le réalisateur déstabilise également les points d'ancrage référentiels: l'essentiel de la musique est interprété, devant la caméra, par le Brésilien Seu Jorge, alias Pelé dos Santos à l'écran, un marin barde qui réinvente, guitare à la main, en portugais et bossa nova, 13 chansons de David Bowie!

Tous les films de Wes Anderson déploient un fantastique bric-à-brac qui tient à la fois de Tintin, du modélisme et de la philosophie. Inséré dans le marabout-bout-de-ficelle de sa filmographie, La Vie aquatique approfondit un schéma récurrent: le personnage central, père ou mentor, met en mouvement tout ce et ceux qui l'entourent. Ainsi de Steve Zissou qui, avec une persévérance inusable et une forme de génie pervertie, devient ce capitaine Achab à qui tout échappe, sauf la vengeance et l'égocentrisme.

C'est là où bat le cœur de Wes Anderson, dans cette humanité qui se débat au présent afin de perpétuer, jusqu'à l'absurde et pour l'éternité, le passé glorieux qui lui a donné sa place sur terre. Il y a là une beauté de la nostalgie et un charme de l'inconsolable qui remettent l'image en avant, rompent avec le comique de dialogues hérité des sitcoms et provoquent un rire qui ne produit aucun son. Juste un bouleversement de tous les repères, un immense fou rire intérieur.