Au registre de la fascination de l’instant, la photographie a le smartphone et la littérature le courriel. Comment capturer le présent dans le filet des textes, le restituer et le diffuser au plus vite, sinon en envoyant des mails où l’on partage avec son prochain sa journée, une mésaventure, un moment de joie, de frustration, un repas, une indignation, une impression.

Matthias Zschokke, dans Courriers de Berlin, puis Trois Saisons à Venise, pratique ainsi la littérature. Si l’on n’est pas loin du journal intime, la présence d’un destinataire change tout. Les mails sont bel et bien adressés à quelqu’un; influencés peut-être aussi, en retour, par d’éventuelles réponses qui ne figurent pas dans le texte final.

C’est comme un roman par lettres, alors? Pas tout à fait. La lettre met du temps à cheminer. On le sait. On y rassemble davantage de choses, on y met plus de formes, sachant qu’elle sera une et unique. Le mail, lui, peut partir en mitraillette tout au long d’une journée. Ce qui fascine avec le mail, c’est que l’événement qui induit l’écriture est au plus près de celle-ci:

«Si je veux décrire ce café, je ne pourrai pas, dans le processus d’écriture d’un roman, par exemple, le décrire immédiatement. La littérature prend du temps. Deux ans se seront peut-être écoulés avant que j’écrive sur ce café. Alors que le mail me permet de le décrire une heure à peine après l’avoir bu!» explique Matthias Zschokke à propos de ses mails.

Presque tout un chacun prend des photos sur son smartphone, les poste et envoie des mails. Ça ne fait pas de n’importe qui un photographe ou un écrivain. A lire Matthias Zschokke, on n’a pas de doute, même dans la plus grande urgence, même dans l’instantané, il demeure avant tout un écrivain. Comme par hasard, au jeu de la chasse aux instants, ce sont les poètes et les artistes qui capturent les plus beaux papillons et qui savent le mieux les épingler.


«Courriers de Berlin» et «Trois saisons à Venise», à lire chez Zoé, traduit par Isabelle Rüf