De quelles matières sont faits ces instants qui remontent à la mémoire, telles des bulles?

Dans «Le Lieu et le Moment», Laurent Jenny signe une autobiographie par fragments d’où il s’efface le plus possible afin de laisser la parole aux sensations, aux lieux, aux lumières. Le temps passé devient alors partageable par tous

Genre: Récit
Qui ? Laurent Jenny
Titre: Le Lieu et le Moment
Chez qui ? Verdier, 125 p.

Une autobiographie dont le héros n’est pas celui qui raconte. C’est le monde, d’un supermarché à Lausanne à un temple bouddhiste à Tokyo; ce sont les gens, les proches, instantanés d’enfance, des silhouettes, des personnages qui habitent le livre tout entier, avec aussi les jeux de lumières dans les chambres, les couleurs des saisons, leurs odeurs. Bruits, poussières, ciels, vent dans les arbres, d’ici à très loin, de l’enfance à l’âge mûr. Laurent Jenny signe avec Le Lieu et le Moment une autobiographie en creux. Il ne se raconte pas, tout en disant beaucoup. Par fragments, comme autant de bulles de souvenirs qui remonteraient à la conscience pour éclater ensuite sous la plume.

Le livre captive. Par le talent d’écriture qui donne à sentir, à entendre, à voir, en quelques phrases, des morceaux de monde. Par les processus que le livre déploie: ce «moi» tout entier tourné vers le dehors, vers les autres avec les prismes de l’enfance puis de l’adolescence d’abord, avec ceux de l’âge adulte ensuite; ce «je» qui se fait capteur de sensations, d’images; cette quête du temps perdu menée à hauteur très humaine, sans faire d’histoires.

Spécialiste de l’œuvre de Marcel Proust, Laurent Jenny, professeur émérite de l’Université de Genève, a écrit deux romans dans les années 1960 et 1970 avant de se dédier à la théorie littéraire et de faire référence dans le domaine. En 2013, dans La Vie esthétique (Verdier), il prenait pour point de départ un état de torpeur bienheureuse dans un car entre Colle di Val d’Elsa et Florence, en Toscane, pour guetter les effets des œuvres d’art dans nos vies. Les tableaux, les images, les œuvres littéraires, la musique offrent des moments d’immobilité, de stase, dans le flux incessant des sensations et des pensées. Pour Laurent Jenny, ces instants immobiles s’impriment en nous pour modeler ensuite, par instants, «la fluidité de nos instants vécus».

Dans Le Lieu et le Moment, l’écrivain remonte le cours de ces instants vécus. Certains semblent s’imposer à lui plus qu’il ne les choisit, ce qui n’empêche pas, de bout en bout, un subtil travail de composition. L’écriture isole, pose un cadre autour d’instants envolés dans le temps qui n’est plus. Ainsi sertis par les mots, ces instants deviennent «visitables» par l’écrivain et par les lecteurs. Le voyage est là, pour lui comme pour nous. De cette recherche du temps perdu, Marcel Proust a fait une cathédrale de fiction. Ici, pas de construction d’aucune sorte, ni masure ni baraque. Des ciels immenses. Le père, qui passe. La mère, bien sûr. Des séjours, des voyages, des trajets en TGV. Des gens. Des colloques universitaires qui tiennent parfois du happening clownesque.

A la différence d’une Annie ­Ernaux qui tisse, magistralement, des «autobiographies collectives», transformant le «je» en «nous», insérant son histoire personnelle dans un ample récit de groupe qui englobe ses contemporains, Laurent Jenny, lui, reste strictement au «je». Un «je» discret, on l’a vu. C’est cette discrétion qui, ici, invite le «nous». Et la disposition des fragments. Le voyage de Laurent Jenny dessine bien une vie, toute vie, peu importent les péripéties.

Comme un rappel de notre humble et fragile condition, l’écrivain a placé des bébés au début et à la fin de son texte. Pour évoquer «cette gelée indistincte où nous avons dû commencer» et pour, presque à la fin du livre, traduire la confiance dans l’instant: «Fruits alourdis des bébés endormis qui soudain pèsent à nos coudes comme une brassée de pommes mûres, font remonter leur abandon jusqu’à nos épaules en sorte que, les tenant, c’est aussi nous-mêmes qui pendons dans la confiance de l’instant.» Commencement, recommencement. La mort (du grand-père, de la mère), le travail de deuil occupent plusieurs pages. Mais c’est bien l’idée du cycle qui est donnée au parcours, à notre parcours.

En refermant le livre, on aura goûté aux matins d’étés à New York où «la lumière chaude et épaisse comme de la gouache […] mystérieusement se détaille dans la ville en yellow cabs, répandant partout les traits jaunes de leurs messages en morse». On aura vécu des nuits de Shiva à Kuchaman. Et puis, on refera, mentalement, cette petite promenade du soir, sortie de l’enfance, sur une route tiède: «Les adultes avancent lentement et parlent entre eux. Nous courons à droite et à gauche et revenons toujours, sans nous lasser, ivres comme les moustiques aux trajectoires imprévisibles […]. La route aspire le bleu du soir […]. Dans la douceur des voix familières et des visages noirs, nous comprenons que sur cette route et dans cette procession nous marchons dans l’éternité.»

Laurent Jenny est l’invité de la Fureur de lire, le 31 mai à 11h30, à la Maison de Rousseauet de la littérature, à Genève. Rens. 022 310 10 28, www.m-r-l.ch

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Laurent Jenny

«Le Lieu et le Moment»

«L’ennui immense de l’enfance aux dimensions de l’été, si grand qu’il devient une griserie d’infini, une éternité vécue»