Qu'arrive-t-il aux intellectuels français? Ecrivains, philosophes, artistes, chercheurs, ils sont de plus en plus nombreux à apparaître aux détours de la campagne pour l'élection du président de la République qui aura lieu en avril prochain. Michel Winock, le spécialiste de l'histoire intellectuelle, explique ici qu'il s'agit d'un fait nouveau. On a bien vu, autrefois, Jean-Paul Sartre prendre parti pour François Mitterrand lors de sa confrontation avec le général de Gaulle en 1965, et des listes de soutien au même Mitterrand en 1974 et en 1981. Ce qui frappe aujourd'hui, c'est le nombre de ceux qui prennent position et pas seulement pour des candidats de gauche, c'est la diversité des opinions, allant de l'engagement ferme et public aux déclarations de défiance à l'égard des candidats, de préférence ceux qui sont susceptibles de gagner, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. C'est aussi l'intérêt déclaré des candidats pour les travaux de chercheurs en sciences humaines qui ne sont pas forcément de leur bord.

On lit à droite comme à gauche Le Descenseur social, un portrait sans complaisance de la société française signé Philippe Guibert et Alain Mergier, un spécialiste de la communication et un sémiologue-sociologue dont le texte est disponible sur le site internet de la Fondation Jean Jaurès (http://www.jean-jaures.org). On lit à droite comme à gauche Les Classes moyennesà la dérive de Louis Chauvel, un professeur à Sciences Politiques, chercheur à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et à l'Observatoire sociologique du changement. Son ouvrage a été publié dans la collection La République des Idées (Seuil), qui est l'émanation d'un «lieu de production et d'échange d'idées neuves» dont le président est Pierre Rosanvallon et le secrétaire général Thierry Pech, deux personnalités très écoutées (http://www.repid.com). La Fondation Jean Jaurès et La République des Idées sont classées à gauche; elles suscitent pourtant l'intérêt au-delà des frontières politiques traditionnelles.

Il est déjà arrivé que la vision d'un chercheur déteigne sur une campagne présidentielle. C'était en 1995. Jacques Chirac entend les propos d'un démographe qui décrit la France et ses déchirures. Il en fera un slogan, la lutte contre la «fracture sociale». Ce chercheur s'appelle Emmanuel Todd; il n'a jamais été chiraquien. Il n'est pas responsable de cet emprunt d'autant qu'il ne l'a pas sollicité. En cette année 2007, il ne se prononce pour aucun candidat et il n'est indulgent avec aucun d'entre eux. «Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy sont les candidats du vide», dit-il dans un entretien publié par l'hebdomadaire Télérama. Il étend d'ailleurs sa critique à François Bayrou. Car il considère que ni les uns ni les autres ne mettent l'enjeu économique principal, la question du libre-échange, au cœur de leur programme et de leur discours de campagne.

Emmanuel Todd n'est pas le seul à s'adresser aux acteurs de l'élection présidentielle, à dire ce qu'ils devraient faire ou ce qui devrait les préoccuper. Au prétexte, naturellement, que la situation l'exige; soit la vacuité de leurs propositions, soit la division d'un camp ou d'un autre, soit la situation de la France... Plus que jamais, les intellectuels se sentent appelés à être nécessaires. Ainsi le collectif «Voter Y», composé de chercheurs en sciences sociales, de syndicalistes, de militants associatifs, généralement de gauche voire d'extrême gauche, qui ont préféré élaborer des propositions à débattre plutôt que soutenir l'un des candidats. Ces propositions sont publiées par les Editions La Découverte sous le titre L'Autre Campagne. Ainsi Jean-Philippe Domecq et Eric Naulleau (un écrivain et un éditeur), qui déclarent «à gauche nous demeurons» et concluent leur article dans Libération par cette phrase: «Il est temps de fournir des propositions à la classe politique, qui, pour l'heure, fait davantage honneur à l'intelligence que les intellectuels de plus en plus médiatiques et de moins en moins penseurs.»

Ces «intellectuels de plus en plus médiatiques» sont les transfuges de cette campagne, ces personnalités réputées de gauche ralliées plus ou moins ouvertement à la candidature de Nicolas Sarkozy. Le philosophe André Glucksmann qui l'a déclaré clairement dans Le Monde. L'historien Max Gallo qui le laisse entendre depuis plusieurs mois. Ou le comédien Roger Hanin, mitterrandolâtre à l'époque de Mitterrand, qui le claironne dans les émissions de télévision people. D'autres sont moins précis. Le philosophe Alain Finkielkraut, qui n'appelle pas à voter Sarkozy mais dit tant de mal de Ségolène Royal qu'on imagine ce qu'il pourrait faire, ou Pascal Bruckner et quelques autres. Au point que plus de 150 intellectuels de gauche restés à gauche ont publié jeudi dernier un appel en faveur de Ségolène Royal dans Le Nouvel Observateur. On y trouve le nom de Philippe Sollers, qui a tenu des propos ironiques dans sa chronique du Journal du Dimanche contre ses anciens camarades maoïstes du tournant des années 1970 passés aujourd'hui à droite. D'autres encore campent sur leurs positions, comme le philosophe Michel Onfray qui votera José Bové, l'un des candidats d'extrême gauche.

Ce n'est pas la première fois que des intellectuels rallient le camp d'en face. C'est arrivé dans des circonstances plus tragiques avant la Deuxième Guerre mondiale. L'essentiel est ailleurs. Les listes de soutien et les ralliements auront peu d'effet sur l'issue du scrutin. La figure de l'intellectuel prophétique qui fustige le pouvoir et celle de l'intellectuel fasciné qui aspire à conseiller le prince laissent aujourd'hui la place à de nouvelles influences, celle d'intellectuels qui se tiennent à distance et ne s'engagent pas formellement. Jamais leur travail dans les laboratoires de recherche ou dans ce que les Anglo-Saxons appellent des «think tank» n'aura autant pesé sur une campagne électorale française.