Les signatures n’ont pas encore été déposées que déjà le référendum contre l’interdiction de la mendicité qui remue le canton de Vaud place les futurs votants devant un beau dilemme.

Faut-il céder aux arguments, a priori raisonnables, qui nous répètent que les mendiants ne sont plus ce qu’ils étaient, et que derrière eux se cachent aujourd’hui de redoutables réseaux criminels? Mais on priverait alors les plus démunis d’un droit qui, contrairement aux biens matériels, peut être dit à juste titre inaliénable: celui de requérir l’aide d’autrui. Ou comment les rendre encore plus pauvres par esprit de responsabilité et, par la même occasion, nous déshumaniser un peu. Bannir les mendiants des villes est un désir – ou un fantasme – ancien, qu’on croyait disparu en même temps que les intéressés, avec la croissance économique et la naissance de l’Etat social.

Erosion

Or les voilà qui nous reviennent quand plus personnes ne les attendait, d’abord par le biais de la libre circulation, pour les plus visibles, mais aussi du fait de l’érosion progressive de notre bien-être. Mais alors, où les mettra-t-on, à moins qu’ils arrivent à s’en sortir tout seuls ou qu’ils acceptent de disparaître pour de bon?

Plus que de place physique, c’est sans doute surtout question de place mentale, à savoir celle que nous ne parvenons pas à leur trouver dans le corps de notre société. Or, ce n’est sûrement pas un hasard s’ils ont un statut tout aussi ambigu dans un des livres clés de notre vision du monde, à savoir De la Richesse des nations (1776) d’Adam Smith, considéré comme l’œuvre fondatrice de l’économie moderne.

Le mendiant est à première vue une exception à la règle: alors que tous les membres d’une société avancée sont mus par le désir du troc et de l’échange, soutenu par la défense de leurs intérêts, il est le seul qui y échappe en se mettant sous la totale dépendance de la bienveillance d’autrui.

Exception

Mais à y bien regarder, continue Smith, l’exception est seulement apparente et elle finit par confirmer la règle. Une fois qu’il a empoché l’aide de ses semblables, le mendiant est bien obligé de se mettre en règle et de faire comme tout le monde: il doit échanger ou acheter, avec ce qu’il aura reçu, de quoi manger, s’habiller, etc., pour pouvoir survivre. Et avec ça, pourrions-nous ajouter, commencent les soupçons de trafic et d’opportunisme.

Modèle

Adam Smith a certainement raison d’estimer que nul ne vit entièrement de générosité. Mais ce n’est qu’à leurs dépens que les mendiants réintègrent les lois de l’économie, puisque c’est précisément ce qu’on leur reproche. Sans compter qu’ils n’y concluent sûrement pas de grandes affaires. Et si, en réalité, cette nature hybride faisait d’eux le véritable modèle de ce que nous sommes, à mi-chemin entre dépendance et débrouille, sans vouloir l’avouer à voix haute?