Si l’on excepte l’exposition du Kunstmuseum de Saint-Gall, en 2012, qui lui permettait de fêter son demi-siècle dans son canton d’origine, Pipilotti Rist n’a guère été présente en Suisse ces dernières années. Elle a exposé partout, de New York à Guangzhou, de Milan à Londres, mais on ne l’a guère vue dans nos contrées. Et voilà qu’elle fait son grand retour au Kunsthaus de Zurich. Profitant pleinement des grands espaces mis à disposition, elle a installé son univers dans une pénombre propice aux projections vidéo mais aussi à une certaine disponibilité. Plus que jamais, une exposition de Pipilotti Rist, ça ne se regarde pas, ça s’expérimente.

Plusieurs œuvres sont disposées hors de l’exposition, dans le foyer ou la cour, qu’on regardera plutôt au sortir de la visite. «Mais déjà là, avant de passer les grands rideaux en tissu de jean de l’entrée, nous avons voulu donner l’idée qu’on passe entre des jambes géantes», nous souffle Mirjam Varadinis, commissaire de l’exposition. Il faut regarder quelques instants la vue par les grandes baies vitrées. Pipilotti les a obstruées d’emballages moulés dans du plastique translucide, qui déforment le paysage. L’artiste appelle ces objets de rien sa «collection innocente», commencée en 1985 et qu’elle imagine prendre fin vers 2032.

Après cette transparence joueuse, la pénombre des salles. Vous avez en main une lampe de poche miniature et le plan de l’exposition, sur lequel il est écrit: «Ta salive est ma combinaison de plongée dans l’océan de la douleur.» Le corps, toujours, et ses humeurs, que l’artiste ne cesse de réhabiliter depuis ses débuts. Dans le glossaire qui remplace le catalogue d’exposition, sous l’article «blut/blood», elle rappelle une nouvelle fois que le sang menstruel est un signe de santé.

Et puis devant vous, une pièce monumentale, enveloppante, projections multiples dont la magie jouissive est encore décuplée par des effets de miroirs. Les images d’Administrating Eternity (2011) donnent envie de plonger les mains dans la laine des moutons, de mordre dans la chair de cette prune qu’on écorche devant vous.

Après ce bain de nature, pourquoi ne pas passer derrière la cloison, là, juste sur la gauche? On y retrouve les années 1980, quand on découvrait les premières vidéos de l’artiste, qui a très vite passé la frontière des langues. Dans ces années-là, Pipilotti appartenait au groupe féminin Les Reines prochaines, elle baignait dans la musique autant que dans les images. Et l’on danse avec elle, avec cet homme tout nu cadré à l’envers de tous les codes de la pudeur, sur des musiques originales comme sur celles de Kevin Coyne ou des Beatles. «I’m not the girl who misses much…»

Myriades de pixels

C’est encore la musique qui vous happera jusqu’à l’autre bout de l’exposition, vers ces myriades de pixels et de LED, technologies combinées pour offrir d’incroyables fantaisies colorées sur des centaines de boules informes qui tombent du plafond (Pixel Forest, 2016). Elles forment un rideau derrière lequel on va découvrir trois doubles projections. D’un côté, deux classiques, Sip My Ocean (1989) et Ever is Over All (1997) avec cette jeune femme qui brise les vitres des voitures avec une grande fleur de tournesol, et de l’autre une vidéo plus récente, Worry Will Vanish Horizon, voyage poétique entre la nature, végétale, minérale, et l’intérieur de notre corps, avec toujours ces mouvements de caméra exploratoire, comme une prolongation de nos gestes, de notre regard, qui caractérisent le travail de Pipilotti.

Entre ces grands ensembles, c’est tout un appartement plongé dans la pénombre qu’il faudra explorer, avec le salon, la chambre d’enfant et ses berceaux, le grand lit blanc, la coiffeuse. C’est une ode à la curiosité où les lumières colorées nous guident vers une bonne vingtaine de projections et de moniteurs, qui tous font partie intégrante du décor. Le grand canapé clair, les draps blancs, le vase à fleurs sont des espaces de projection. Installez-vous et vous ferez partie de l’œuvre, les couleurs dansant sur vos vêtements, sur votre peau.

Nous sommes dans la nuit des rêves qui s’enchaînent et se superposent. Ce sont ceux de l’artiste? Pas seulement. Pipilotti Rist ne parle jamais que de notre humanité partagée, de notre rapport au monde, qu’il s’agisse des autres, de la nature ou des objets. Elle nous parle du goût de la vie. Au milieu de l’espace, le Cap Cod Chandelier, où les couleurs se projettent sur des dizaines de culottes et autres caleçons collectés auprès des proches de l’artiste, est une pièce tout à fait révélatrice de cette invitation à jouer avec nos intimités.

Vous n’avez pas perdu la petite lampe? Elle permet de lire le plan, les titres des œuvres, mais aussi de guigner dans les piles de livres que l’artiste a posées un peu partout. Il y a là une encyclopédie des plantes, des catalogues et autres livres d’art, mais aussi un exemplaire de The Economist qui se demande en couverture «comment gérer la crise des migrants». Histoire de rappeler qu’elle est positive, optimiste, Pipilotti Rist, pas planante ni déconnectée. 

A voir

«Pipilotti Rist» au Kunsthaus de Zurich, jusqu’au 8 mai, www.kunsthaus.ch

A lire

«Glossar/Glossary», publication en allemand ou en anglais éditée par le Kunsthaus,
pour mieux comprendre l’univers de l’artiste, avec des textes de spécialistes et d’elle-même, et des planches d’images détachables. Quelques extraits dans ces pages, tous signés par Pipilotti Rist.


Pipilotti: le glossaire

Allongé

«La manière dont le corps se déplace dans l’espace par rapport à l’œuvre m’a toujours intéressée. Le rituel de la visualisation et la posture corporelle semblent presque être immuables. J’analyse le mouvement vers l’art. Le chemin vers et dans l’institution est un rituel […], un petit voyage. On prend une pause, comme quand on entrait autrefois dans une église, on prend du temps prétendument improductif pour se rassembler, et réfléchir. Je souhaite renforcer ce caractère méditatif, que les installations permettent, pendant un moment, d’oublier la gravité, d’alléger la tension musculaire. Il est plus facile de relaxer ses muscles quand on est allongé. La plupart du temps, l’activité musculaire correspond à beaucoup plus que simplement marcher ou garder notre squelette en position verticale. Toutes nos réflexions, ce que nous voyons, les peurs que nous éprouvons se reflètent dans notre tension musculaire. On peut aussi aborder ceci sous un autre angle. Si l’on peut détendre ses muscles, cela a aussi une influence sur l’esprit. C’est ce qu’on appelle somatopsychique.»

Pipilotti en conversation avec Richard Julin, conservateur en chef du Magasin III – Centre d’art de Stockholm, pour le catalogue de l’exposition «Pipilotti Rist. Gravité, sois mon amie», 2007.

Vinyles

Les gens qui connaissent et collectionnent la musique représentent le sommet de l’humanité pour moi. Et l’idée de caresser les disques est mon fantasme le plus érotique. En général, j’aime les collectionneurs passionnés, et je suis d’accord avec Coetzee que nous pouvons remplir de grands vides dans notre existence avec la musique. * ππlotti

Démocratie

«Jusqu’à présent, la plupart de mes installations étaient si grandes qu’elles dépassaient les mesures d’un espace privé. Je suis intéressée par les lieux où les gens peuvent circuler et passer du temps ensemble sans réellement posséder le travail. Les œuvres ne sont pas produites en nombre pour des raisons stratégiques et je n’ai jamais été forcée par ma galerie à en faire de plus petites pour qu’elles soient mieux commercialisables. Mais bien sûr il y a un grand écart entre produits unique et de masse et je n’ai pas de solution pour cela. Je suis intéressée par la démocratisation de l’art et pourtant je vis de sa fétichisation. Cette contradiction, je ne l’ai pas résolue.»

Pipilotti en conversation avec Richard Julin, conservateur en chef du Magasin III – Centre d’art de Stockholm, pour le catalogue de l’exposition «Pipilotti Rist. Gravité, sois mon amie», 2007.

Beauté

«Je pense que la beauté n’est jamais inoffensive. La beauté est bien ce que nous construisons nous-mêmes. Physiologiquement, nous avons besoin de choses dans la vie, que nous considérons comme belles, que notre processeur peut utiliser. Nous en avons besoin, sinon nous allons de travers.»

Pipilotti en conversation avec Katja Nicodemus et Christof Siemes. «Die Zeit», 29.03.2012.

Kitsch

Le kitsch a pour but d’éliminer ce qui est mauvais. Le kitsch est unidimensionnel ou carré. Le kitsch ne se conçoit pas, mais d’y penser, c’est aussi kitsch. Le kitsch peut être bon, et si on le dédaigne, il peut revenir comme David contre Goliath. * ππlotti

DJ

«DJ, mes chansons»


• «Big In Japan» par Ane Brun (d’après une chanson originale de 1984 du groupe Alphaville)

• «Let’s Stay Together» par Al Green

Pray by Soap and Skin (aka Anja Plaschg)

• «Silent Shouts» ou «Heartbeats» par The Knife (Karin Dreijer Andersson et Olof Dreijer)

• «My Moon My Man» par Feist (Leslie Feist)

• «What’s Going On» par Lou Reed, interprété par Anders Guggisberg, aka Mr Solo

• «Breezeblocks» par Alt-J

• «Ich bin so wasserdicht» par 1 Meter (Ansgar Schnizer, Muki Pakesch, Peter Vöginger)

* ππlotti