Livres

Intrigues sulfureuses à Casablanca

Dans «La belle de Casa», l’écrivain congolais In Koli Jean Bofane nous fait le portrait en miroir d’une ville bouillonnante et d’une femme admirable

La littérature est parfois traversée de figures féminines si puissantes qu’elles vous habitent longtemps. Démarche de panthère dans une robe «descendant jusqu’au sol, colorée de ramages rouge, jaune et vert sur fond turquoise foncé», la splendide et altière Ichrak fait partie de ces femmes-là. Pourtant, quand commence La belle de Casa de l’écrivain congolais – qui vit à Bruxelles – In Koli Jean Bofane, la jeune femme est déjà morte. Apparemment assassinée. Le lecteur va progressivement découvrir sa figure rayonnante, son histoire difficile et son amour des mots à travers ceux qui l’ont côtoyée. Et souvent adorée.

Lire aussi:  Enquête sur une femme qui en sait trop

Parmi eux, Sese Tshimanga. De son nom complet, Sese Seko Tshimanga en hommage au président Mobutu que révérait son père. Fuyant le Congo «à cause des problèmes politiques et de la guerre», le jeune homme pensait avoir payé pour passer clandestinement en Normandie dans la cale d’un sardinier. Trompé, il se retrouve au Maroc où il s’installe. Et c’est à Casablanca qu’il rencontre dans un bus la somptueuse Ichrak qu’il va très vite associer à son business douteux de drague par internet. Les deux amis – mais pas amants – deviennent inséparables, suscitant l’envie de tous ceux qui, comme le commissaire Mokhtar Daoudi, rêvent de mettre la belle dans leur lit.

Le vent violent du désert

Gravitant autour d’Ichrak dans un réseau complexe de relations et d’interférences, il faut aussi citer sa mère un peu magicienne, la vieille Zahira rendue folle par la vie, ainsi que le séduisant sexagénaire Ahmed Cherkaoui qui, directeur d’une salle de théâtre, se lie d’une amitié particulière avec cette fille sans père obsédée par ses origines. Impossible enfin d’ignorer le chergui, le vent violent venu du désert qui, bloqué sur la ville par le changement climatique, bouleverse les âmes et tourmente les corps.

«Il s’agissait d’examiner une fêlure sur un récipient. Puis d’observer ce qui suinterait de celle-ci lorsqu’il y aurait une pression. Une larme, du sang, un éclat de rire, un cri, une lumière… Les causes de la fêlure ne nous concernent pas, elles sont l’affaire du destin», explique l’auteur à propos de son livre.

Regard critique métissé d’humour

Né en 1954 à Mbandaka (aujourd’hui en République démocratique du Congo), In Koli Jean Bofane a travaillé dans la publicité et dans l’édition à Kinshasa avant de s’exiler en Belgique au début des années 1990, quand la situation politique s’est gravement détériorée. Il s’est alors tourné vers l’écriture, a publié un livre pour enfants puis deux romans, Mathématiques congolaises et Congo Inc. Le testament de Bismarck qui ont reçu plusieurs prix littéraires.

Tout en restant fidèle à son regard critique métissé d’humour, La belle de Casa explore une autre géographie. Elle nous offre le portrait d’une femme reflété dans le miroir d’une ville menacée par la spéculation et frappée par les expulsions sauvages des habitants les plus démunis. «Parce qu’à Casablanca, écrit In Koli Jean Bofane, la pauvreté était insolente, elle ne se dissimulait pas derrière un périphérique, elle faisait face à la richesse, celle qui s’affichait par des parois de béton et de verre conçues par des architectes prestigieux.»


In Koli Jean Bofane, «La belle de Casa», Actes Sud, 208 p.

Publicité