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AUTOBIOGRAPHIE

Inventaire d'un insoumis, Quincy Jones

Arrangeur, compositeur et producteur hors du commun, il se raconte dans une autobiographie à lire comme une histoire de la musique noire.

Quincy par Quincy Jones. Trad. de l'anglais par Mimi et Isabelle Perrin. Robert Laffont, 381 p.

Un jour, il a posé une main sur son piano de grand format. Il a écarté les doigts, sans réelle intention, pour jouer une quinte, quelque chose comme do et sol. Et il a entendu une tierce mineure, do et mi bémol. Il a su, là, que la situation frisait le drame. Et qu'il pourrait bien accepter la proposition faite par Marlon Brando de disparaître un moment sur l'archipel polynésien acquis après le tournage des Révoltés du Bounty. Dans l'autobiographie de Quincy Jones, récit turbulent d'un rescapé de la fatalité, pas d'autre épisode où il se résigne à détaler ainsi – histoire de survivre. Pour lui, la seule trahison intolérable vient des oreilles. Une existence sur les feuilles.

La question ne s'est pas posée longtemps. Il avait 11 ans à peine; une histoire de piano, encore. A Sinclair Heights, agglomération-dortoir jetée là pour les gros bras des chantiers navals, il vient d'emménager avec père mutique, belle-mère indigne et fratrie affamée. Les nuits de Quincy sont contaminées par des cauchemars, où sa mère naturelle, une névrosée qui n'arrêtera pas de le traquer toute sa vie, le met en charpie. Il débarque, dans un après-midi nomade, à la salle des fêtes. Par instinct, il ajuste ses phalanges sur un clavier droit: «Chaque note semblait combler mes vides intérieurs, toucher quelque chose en moi que rien n'avait jamais touché.» Dès lors, il existe dans cette famille décomposée, débarquée d'un quartier de Chicago dont le petit nom signifie «Le Seau de sang», un Jones qui sait pourquoi il est né. Et dont chaque geste est motivé par cette certitude.

Un roman jazz. Vu de loin, ses années de formation se logent dans un âge d'or – il naît en 1933, presque en ouverture du swing moderne. De près, la situation ne flambe pas de charisme. Pour apercevoir des solistes, Jones commence par travailler dans une blanchisserie enfouie sous une tanière pour alcooliques sans rédemption et gangsters au chômage. Ou alors, il javellise les chambres des filles de nuit. Une fois, il croise Lionel Hampton, son messie («Chaque fois qu'il jouait à Seattle, j'étais comme Dracula à la banque du sang»), qui veut lui donner une place dans l'orchestre parce que le petit s'est mis à la trompette et qu'il assure. Le lendemain, dans le bus de tournée où Quincy voit déjà sa carrière emballée, la femme de Hampton le chasse. Parce qu'il n'a que 15 ans et qu'il doit finir l'école.

Il noie sa déception dans l'amour. C'est une stratégie, il la réutilise toute sa vie. La beauté de Quincy, comme son aptitude à la musique, lui sert souvent de sauf-conduit, presque d'antidouleur. Le livre est aussi, de ce point de vue, un mode d'emploi casanovien. Multi-marié, tombeur compulsif, le musicien rivalise avec les meilleurs en la matière, dont Miles Davis auquel il pique un temps la danseuse Frances Taylor mais aussi Juliette Gréco lors d'un passage à Paris. Informé, Miles veut lui dévisser le nez. Il le retrouve pourtant à Montreux en 1991 pour revisiter les partitions de Gil Evans, dans un festival de jazz sur lequel Quincy ne s'étend pas dans ses Mémoires.

Quand, en 1951, Quincy est enfin engagé par Hampton pour la somme déjà dérisoire de 17 dollars par soirée et qu'il prend la route pendant des mois, notamment dans un Sud étasunien où les Blancs et les Noirs au concert dansent séparés par une corde, il peaufine ses techniques. Apprend les partitions par cœur pour ne pas perdre une occasion de dégotter une fille dans l'assistance.

En tournée mondiale, mandaté par le Département d'Etat comme formation kamikaze dans les zones où l'Amérique veut retaper son image (Liban, Algérie, Turquie), l'orchestre de Lionel Hampton est une équipe divisée entre les buveurs, les drogués et les bigots. Avec le trompettiste Clifford Brown, compagnon de fumette, Quincy Jones réalise en secret – pour ne pas fâcher le patron – son premier disque d'arrangeur. Depuis le début, depuis qu'il assaille de questions son ami Ray Charles à Seattle, qu'il laisse des nuits mourir à déconstruire les accords de Count Basie et Duke Ellington, Quincy Jones connaît son argument majeur face aux colosses jazzistes: sa capacité à arranger. «Une tâche ingrate qui peut confiner au grand art.»

Dans ses années françaises, où il est engagé par les Barclay pour organiser les sessions de studio et participer aux orgies de la jet-set naissante, il en profite pour étudier avec Nadia Boulanger qui lui conseille de renoncer à écrire des symphonies. «Creuse le filon que tu as en toi», conseille la pédagogue qui lui présente Stravinsky. A l'époque, Quincy n'a que L'Oiseau de feu en tête, mais ne parvient à lui parler que de l'arrangement du «Blues du dentiste» qu'il est en train de réaliser pour Henri Salvador. Ce jour-là, il s'est détesté. Avec Nadia Boulanger, il découvre qu'il n'existe pas de style de musique moins valide qu'un autre. Alors, plus tard, après avoir travaillé pour Dizzie Gillespie, Sarah Vaughan et Dinah Washington, il ne voit pas de contradiction à produire de la pop.

Beaucoup ne lui pardonnent pas, pourtant. Surtout sa rencontre avec un petit gars qui ne se résout à chanter que dans le noir, caché derrière un canapé, dont le boa vient de dévorer le perroquet et avec lequel il s'apprête à enregistrer l'album le plus vendu de l'histoire. Avec Michael Jackson, dès 1979 et Off The Wall, Quincy Jones inaugure la seconde partie de sa carrière. Quelques mois plus tôt, il subit une trépanation après une rupture d'anévrisme. A l'hôpital, les infirmiers ont récolté ses cheveux rasés pour le rendre présentable au cas où il ne se serait pas réveillé. Les cinquante millions de Thriller écoulés font de lui, alors qu'il devrait raisonnablement faire partie des 99% de patients qui ne survivent pas à une telle intervention, le producteur le plus coté des années 80.

«Etre chroniquement sous-évalué peut être un don.» Typique de Quincy Jones, ce genre d'observations. Il n'a jamais lâché. Même quand Charlie Parker, après que Quincy a rêvé mille fois de cette rencontre, lui soutire tous ses billets pour s'acheter de la came. Même dans ces années où il doit rédiger quarante-cinq minutes de musique par semaine pour une série télévisée puis retrouver Frank Sinatra à 22 heures tapantes pour un récital qui se finira au casino à l'aube. Et même au moment où, visionnaire, il produit du rap alors que les bien-pensants n'y voient qu'un nouveau cancer américain. Respect.

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