Genre: Sociologie
Qui ? Laurent Mucchielli
Titre: L’Invention de la violence. Des peurs, des chiffres, des faits
Chez qui ? Fayard, 340 p.

«A force de vouloir expliquer l’inexplicable, on finit par excuser l’inexcusable.» Entendez: face au scandale de la criminalité, il ne s’agit pas de comprendre – attitude complice – mais de sanctionner. Emblématique de la sensibilité dominante face aux phénomènes de sécurité, cette phrase du président français Nicolas Sarkozy résume bien la difficulté à laquelle se heurtent ceux, sociologues ou criminologues, qui se hasardent à tenter d’esquisser un tableau raisonné de la délinquance et de ses évolutions. Au scepticisme qui accueille souvent les explications statistiques compliquées s’ajoute dans leur cas une réprobation morale: dans quel camp jouent-ils?

Sociologue spécialisé depuis une douzaine d’années dans les questions de sécurité, Laurent Mucchielli ne s’est pas laissé décourager. Dans un livre accessible et documenté, il revendique le droit d’expliquer, de comprendre – sinon, d’ailleurs, comment pourrait-on agir avec pertinence? – et même de dénoncer les amalgames et les instrumentalisations fréquentes dès qu’on parle criminalité, incivilités ou violences.

Certains des éléments mis en avant sont bien connus des criminologues: les statistiques policières, base quasi unique du ­discours politique sur la délinquance, n’en reflètent que très imparfaitement la réalité. Dépendantes du nombre des dénonciations ou des plaintes et des choix policiers, elles laissent dans l’ombre des parts de la délinquance réelle qui varient suivant les époques ou le contexte juridique.

Il peut ainsi se constituer des réservoirs de délinquance non rapportée susceptibles, lorsque évoluent les sensibilités ou les politiques, d’alimenter à eux seuls un gonflement spectaculaire des statistiques policières. On admet en général que cela a été le cas en matière d’abus sexuels intra-familiaux, cela pourrait bien l’être aussi en matière d’actes de violence de moindre gravité.

Les policiers ont eux aussi un rôle déterminant. Qu’on leur demande de faire du chiffre, comme c’est le cas en France depuis quelques années et on verra exploser les procédures pour consommation, petit trafic de drogue ou infractions aux lois sur le séjour des étrangers, faciles à identifier et à poursuivre.

Les enquêtes basées sur des questionnaires adressés à la population générale confirment cet écart entre réalité policière et réalité tout court. Qu’elles portent sur les expériences de victimisation ou sur la délinquance auto-reportée, elles mettent en évidence, là où elles existent et permettent des comparaisons, une stabilité qui dément le plus souvent les discours alarmistes dénonçant un monde toujours plus violent et toujours plus irrespectueux des valeurs.

C’est notamment le cas, en France et semble-t-il aussi en Suisse, de la délinquance des mineurs. Si l’on se fie à ce qu’ils disent eux-mêmes sous le sceau de l’anonymat, elle est très fréquente – jusqu’à 9 réponses positives sur 10. Bagarres, vandalisme, consommation de drogues illégales, vols bénins font partie, estiment certains chercheurs, du processus de socialisation des adolescents. En revanche, elle n’évolue guère sur le long terme, à la différence des statistiques policières où elle est de plus en plus souvent reportée, surtout lorsque les mineurs sont «issus de l’immigration», habitants d’une cité de banlieue ou, plus généralement et ça se recoupe souvent, pauvres, peu scolarisés et très observés par la police et les services sociaux.

Lorsqu’à ces facteurs s’ajoutent la ségrégation urbaine, le chômage et un climat de racisme, les ingrédients sont en place pour que les discours sur la violence des jeunes deviennent auto-prédictifs: sans espoir de se faire une place dans une société vécue comme excluante, il devient tentant de se fabriquer la contre-identitié d’un jeune très dangereux, qui perturbe avec succès l’établissement scolaire où il est en échec et le quartier où il est relégué.

Ces phénomènes, en réalité, sont connus depuis longtemps. L’histoire fournit plusieurs exemples de peurs collectives face aux débordements des jeunes des quartiers démunis – Apaches des faubourgs au début du siècle passé, blousons noirs dans les années cinquante, notamment.

Pour ne pas remonter plus loin: au XVIe siècle déjà, on dénonce des jeunes «plus fous et plus sauvages qu’avant». Et, de façon incontestable, la violence ne fait que décliner depuis la fin du Moyen Age, une réalité palpable que seule une forme d’amnésie permet d’occulter au bénéfice de discours récurrents sur la montée de la violence et la décadence des valeurs.

Le phénomène le plus surprenant est sans doute la résistance de ces discours, répétés sans s’user depuis plus de trois décennies dans un monde où l’obsolescence des idées est de plus en plus rapide. Laurent Mucchielli y voit trois explications.

La montée des inégalités renforce le différentiel entre les crimes des riches, moins faciles à identifier quand ils visent le patrimoine et moins dénoncés quand ils touchent, par exemple, aux violences intra-familiales, et ceux des pauvres, plus marqués par le recours, faute d’autres ressources, à la violence physique ou verbale, plus dénoncés et plus punis, donc plus visibles et plus terrifiants.

Ce phénomène est à l’œuvre dans les quartiers difficiles, où les enseignants se sentent toujours moins compétents face aux réactions d’élèves dont ils ne partagent plus les codes et délèguent en conséquence une proportion accrue des conflits à la police, gonflant d’autant les statistiques de cette dernière.

Activement entretenue par les discours politiques et les médias, la peur s’alimente enfin d’un paradoxe: tandis que la violence générale diminue, ce qui en reste devient toujours plus insupportable en raison justement de la modification des sensibilités qui a permis cette diminution. Dans un monde auquel les victimes servent de nouveaux héros, toute atteinte est ressentie comme insupportable, justifiant une inflation législative qui alimente à son tour la part de la délinquance dans les rapports sociaux.

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Laurent Mucchielli

Extrait

«Jamais nous n’avons aussi peu souffert qu’aujourd’huimais jamais non plus nous n’avons trouvéla souffranceaussi intolérable»