Qu’est-ce qu’une foire d’art contemporain à Dubai? Elle ressemble à une plante hors-sol qui cherche à se développer plus magnifiquement encore qu’en pleine terre. A l’image de tout ce qui est implanté dans cet émirat: ville, activités, échanges. Une foire Art Dubai existe donc depuis quatre ans et se déroule en mars dans les salons de Madinat Jumeirah, ensemble touristique en forme de cité arabisante. L’édition 2010, qui s’est achevée ce week end, annonce des résultats fort satisfaisants.

Peu avant l’ouverture, de sombres nuées s’étaient pourtant accumulées sur l’émirat: plongeon financier lié à un endettement démesuré; crise immobilière entraînant le ralentissement des innombrables chantiers; l’immeuble le plus haut du monde, Burj Khalifa, sitôt inauguré, sitôt partiellement fermé. Le symbole de la splendeur de Dubai changé en révélateur de ses difficultés. Mais cette crise semble n’avoir effleuré que faiblement la foire. «J’avoue que j’ai eu peur, admet maintenant le directeur d’Art Dubai, John Martin, 41 ans. La situation s’est dénouée à l’automne dernier, lorsque les galeries ont compris que rien n’avait fondamentalement changé, lorsqu’une certaine modération est revenue, notamment à l’égard des artistes émergents. Les succès des ventes récentes nous ont définitivement réanimés.»

Tirant ses conclusions, il a renégocié ses frais et réduit de 20% le prix des stands. De sorte que 72 galeries issues de 31 pays sont venues, dont 28 pour la première fois. La représentation moyen-orientale et asiatique s’est trouvée renforcée et l’on a noté la présence de galeries d’Amérique latine: Brésil, Chili, Mexique, Argentine. La fréquentation paraît en hausse, avec 18’000 visiteurs estimés. Parmi ceux-ci, et non des moindres, Sheikh Mohammed Bin Rashid Al Maktoum. Suivi d’une cohorte de dignitaires, tous de blanc vêtus, l’émir de Dubai a fait le tour de la foire. Avec une halte méditative devant le vaste panneau de l’Egyptienne Hala Elkoussy, «La chambre des mythes et légendes: mural». Où l’artiste, reprenant le langage de la publicité populaire, raconte Le Caire tel qu’il change ainsi que les déchirements que la croissance urbaine accélérée induit.

Qu’a pu penser le maître et propriétaire de l’émirat de ce langage à la fois sensible et critique, exprimé par une femme artiste, lui qui surimpose une ville au désert? Et superpose tradition arabe et mode de vie occidental actuel dans un curieux mélange d’autoritarisme et de pragmatisme? Le sheikh est passé sans commentaires, pour contempler ensuite «La chambre des damnés», ample et dramatique composition de peinture, dessin, céramique et film, du Libanais Marwan Sahmarani, en dialogue avec les fresques de Michel-Ange et les grands tableaux de Rubens.

Lauréat comme les deux artistes précités du prix Abraaj Capital, Kader Attia, Franco-algérien, a présenté une œuvre d’une sobriété puissante, «Histoire d’un mythe: le petit Dôme du Rocher», réalisée à partir d’un boulon vissé sur son écrou. L’image de l’objet filmée et agrandie plusieurs fois, enveloppée du vent qui souffle sur l’esplanade, évoque irrésistiblement celle du célèbre sanctuaire de l’Islam à Jérusalem. Très bien doté, le prix est attribué à un duo artiste-galeriste sélectionné sur projet, et constitue l’événement artistique majeur de la manifestation. Principal sponsor de la foire de l’art, Abraaj Capital, fonds d’investissement orienté vers les marchés émergents dont le siège est à Dubai, encourage les activités culturelles des pays MENASA (Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et d’Asie du Sud). Ce qui répond au projet d’Art Dubai: donner force et visibilité à la création contemporaine de la région.

Qu’en est-il des affaires? Trois galeries suisses ont fait le voyage. Laleh June, de Bâle, ne le regrette pas, bien au contraire. Elle a choisi de montrer les travaux récents du Zurichois Marc Rembold, un habile explorateur de la couleur, et ils ont trouvé acheteurs. Surtout, elle a noué des contacts qui, elle en est certaine, se développeront demain. D’autres galeries ne cachent pas leur satisfaction: il reste bel et bien de l’argent pour l’art dans les émirats. Certes, les grands opérateurs de ce marché ne se pressent pas encore à Art Dubai, on n’y trouve pas de vedette contemporaine dont les travaux s’arrachent à coup de millions. Prix moyens, artistes nouveaux, collectionneurs débutants: c’est donc un futur qui se dessine dans l’émirat et c’est ici que viennent ceux qui parient sur l’avenir. Les galeristes se rendent eux aussi à Dubai en investisseurs, conscients du risque, mais plaisir compris.