La série Invisible commence par une scène particulièrement pénible, une opération de l’œil qui dérape pour une raison mystérieuse. Le laser en fait trop, et s’avance de trop près… Le public ressent ces plans dans sa chair, et l’intrigue est lancée. Les yeux, la vue, seront au cœur de la fiction, comme sens autant que comme vecteurs à métaphore sociale. Diffusée dès ce dimanche par la RTS, cette série belge confirme la vigueur du nouveau monde des séries en Belgique francophone, après Ennemi public et La Trêve.

A ce propos: La Belgique, nouvelle terre de séries TV

L’histoire: effacements et humiliation

A Creux, ville fictive de Wallonie, qu’on suppose dans les forêts ardennaises. La cité est dominée par une immense antenne de télécoms. Laurence, figure centrale (Myriem Akheddiou, parfaite dans la stupéfaction et la détermination), est justement hypersensible aux ondes et milite contre la 5G, en compagnie d’autres habitantes qui envisagent d’en venir à des méthodes plus musclées. Comme son père, vedette dans son secteur, Laurence est ophtalmologue.

Au début, donc, elle va se livrer à une habituelle opération de la cataracte. Qui finit en désastre. Dans son cadre scolaire, Lily (Elisa Echevarria Menendez), la fille de Laurence, elle, accepte une invitation sexuelle et se fait piéger, filmée et montrée sur les réseaux. La honte jusqu’au fond de l’âme. Elle refuse de retourner à l’école, elle feinte tous les jours. Elle tombe soudain sur Angèle (Jacqueline Bollen) l’infirmière qui semble vouloir aider son grand-père. Et qui est invisible…

Une épidémie

Il est question d’épidémie dans Invisible, puisque le fait que les corps deviennent imperceptibles pour les autres semble se répandre. Phénomène ahurissant, bien sûr, accru par le fait que les victimes doivent se promener nues dans les rues, sinon leurs vêtements, eux, seraient bien visibles, flottant dans les airs…

Après une première séquence en couloirs hospitaliers un peu maladroite, façon épouvante rapide, Invisible perturbe très vite spectatrices et spectateurs. La série créée par Marie Enthoven, écrite avec Bruno Roche et Nicolas Peufaillit, repose sur ce postulat radical de la disparition, un peu comme les retours des morts des Revenants ou l’éclipse de masse de The Leftovers – même si le ton est différent ici. La première force de Marie Enthoven est d’organiser sa narration à plusieurs stades de l’étrange phénomène, acquis pour Angèle qui se rapproche de Lily, et en cours concernant un autre protagoniste.

L’homme invisible, créature élastique de la pop culture

L’homme invisible, parfois la femme (et là c’est souvent grivois), a son épaisseur dans la pop culture depuis H. G. Wells et son très solennel roman de 1897. Ses registres demeurent pourtant limités. Le protagoniste est fou – c’est le point de départ chez James Whale, la première adaptation de 1933 – soit un balourd encore plus maladroit quand il disparaît, soit un aventurier qui s’adonne aux plus amusantes facéties.

Une revue de presse à propos de «Hollow Man», en 2002: L’homme invisible est-il risible? Voire…

«Et si c’était moi qui ne voyais plus?»

Marie Enthoven prend l’invisibilité au sens dynamique du terme, comme une mutation en cours, comme un révélateur familial, avant tout. A la RTBF, elle a raconté que le mot «invisible» lui a été soufflé par un producteur: «J’avais envie de réfléchir à un concept fantastique qui parlerait de notre époque, de notre société, avec au centre ce mot très ambitieux.» Elle ajoute: «L’élément qui m’a séduite au début du projet était effectivement le lien que j’ai imaginé entre l’invisibilité et notre cécité à tous. Si quelqu’un est invisible, il est évident pour nous que c’est lui qui n’est plus visible. Et si c’était l’inverse? Et si c’était moi qui ne voyais plus?»

La fin de la série, que nous n’avons pas vue à cette heure, a reçu des critiques mitigées, et la RTBF n’a pas encore annoncé son intention de rempiler ou non. Le feuilleton a perdu passablement d’audience durant sa diffusion à l’automne dernier dans son pays, jugé peut-être trop sombre alors que la population recevait le coup de massue de la deuxième vague du covid.

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Une évocation de l’effacement au monde

Reste que le démarrage d’Invisible est troublant autant que captivant. L’audace se révèle grande, les risques de ridicule se multiplient; pourtant, les auteurs gardent leur tonalité et leur cap. C’est bien une médiation sur l’effacement au monde qui se déploie dans le cadre d’un thriller fantastique, sous divers aspects. Même le désespoir de Lily représente une volonté, bien concrète et triste, de s’occulter à son univers. L’invisibilité affective ou sociale est dans le regard de celle ou celui qui regarde…

En sus, le feuilleton a sa propre mise en abyme. Jacqueline Bollen, 62 ans, a confié: «Quand on m’a téléphoné pour le casting, on m’a dit: «C’est le rôle d’une femme de 62 ans qui est invisible et quand elle est visible [à l’écran], elle est nue.» J’ai trouvé ça marrant qu’on demande ça à une femme de 62 ans, car on en a tellement marre, nous les femmes, d’être invisibles à partir d’un certain âge…» Elle ajoutait, avant la diffusion: «J’ai très peur d’avoir des haters sur internet, des gens qui disent: «Mais c’est quoi ce boudin?» Mais en même temps, il y a quelque chose de revendicatif dans le fait d’avoir accepté ce rôle. J’espère au moins qu’on reconnaîtra mon courage!» C’est le cas.


«Invisible» (titre international «Unseen»). Feuilleton en huit épisodes. Sur RTS Un, chaque dimanche dès le 28 février.