L’inconnue du Genève-Berne. La Genevoise Carine Bachmann, 54 ans, est la nouvelle directrice de l’Office fédéral de la culture (OFC). C’est ce que le Conseil fédéral a annoncé mercredi. Les bookmakers auraient plutôt misé sur une personnalité suisse alémanique, issue du sérail politique, pour succéder à la Fribourgeoise Isabelle Chassot à la tête d’une administration sous haute tension depuis le début de la pandémie. Le conseiller fédéral Alain Berset a préféré miser sur une haut fonctionnaire, directrice depuis 2011 du Département de la culture et de la transition numérique de la ville de Genève.

Une outsider donc, Carine Bachmann? Oui, comme pouvait l’être le Neuchâtelois Jean-Frédéric Jauslin, qui a dirigé la maison entre 2005 et 2013. «C’est typiquement une éminence grise, commente un professionnel genevois. On sait qu’elle est très influente, mais elle ne fréquente que très peu les lieux de culture.»

Amatrice de musées et d’art contemporain notamment, cette mère de famille ne recherche pas les projecteurs. Elle a tenu d’une main avisée les rênes d’un département qui compte 1400 collaboratrices et collaborateurs et qui gère un budget de 250 millions. Ses atouts sont nombreux, à vrai dire, souffle l’un de ses collègues. Elle maîtrise ses dossiers, brille dans l’organisation, sait s’imposer dans les assemblées. Pas une hâbleuse, non, mais un caractère, toujours d’après la même source.

Bilingue parfaite

«Carine Bachmann a une vision de la Suisse culturelle, sa nomination est une excellente nouvelle», souligne un ancien élu genevois. Parfaitement bilingue, elle a étudié à l’Université de Zurich la psychologie sociale, les sciences du cinéma et le droit international public. Sur cette lancée, elle a été programmatrice du Festival du film et de vidéo Viper à Lucerne. De retour à Genève, elle s’est engagée chez les Verts et a été élue à la Constituante en 2010.

A peine installé au Conseil administratif, le socialiste Sami Kanaan la nomme à la tête de ses services. «Je l’ai connue à l’époque où nous travaillions au Département de la cohésion sociale, de la jeunesse et des sports, sous la houlette de Manuel Tornare, raconte le magistrat. J’avais eu l’occasion d’apprécier son talent. Elle a joué, au cours de ces dix ans, un rôle peu visible peut-être, mais crucial à mes côtés. Elle a contribué à l’élaboration de la loi cantonale sur la culture; elle a participé activement aux négociations entre la ville et le canton, quand il s’est agi d’appliquer dans le domaine culturel la loi sur la répartition des tâches entre communes et canton.»

Bref, elle brille quand il faut clarifier les casse-têtes politico-juridiques. «Elle a un sens de la synthèse», observe un voisin de bureau. Sa connaissance du pays en fait une excellente ambassadrice de Genève à la conférence des villes en matière culturelle. On la distingue. Quand Isabelle Chassot annonce sa démission, l’entourage d’Alain Berset voit en elle une successeure possible.

Bosseuse et stratège

«Elle est plus que qualifiée pour sa nouvelle vie, confirme Sami Kanaan. C’est une stratège qui connaît les réalités de la Suisse et qui empoigne les choses.» Elle a un carnet d’adresses et des relations, ce qui devrait favoriser sa prise de rôle, comme on dit au théâtre. «Je me sens comme Jean qui pleure et Jean qui rit, poursuit Sami Kanaan. C’est une perte pour nous, une chance pour l’OFC.»

Elle entrera en scène le 1er février 2022. Elle n’aura pas le temps de se roder: il lui reviendra de lancer le processus du futur Message culture du Conseil fédéral, de continuer aussi à répondre aux inquiétudes de milieux culturels fragilisés par la crise sanitaire, de plancher avec ses équipes sur la question brûlante du statut de l’artiste. Mais, dans un premier temps, il lui faudra se faire un nom pour qu’on ne puisse plus parler de l’inconnue du Genève-Berne.