Le compositeur Beat Furrer a préféré redonner un nouveau nom à l'opéra qu'il a créé pour les Festspiele de Zurich, plutôt que de garder celui de Moderato Cantabile, même s'il s'est imprégné du roman de Marguerite Duras pour cette œuvre de commande. Rebaptisée Invocation, cette «pièce musicale en huit tableaux» est assez loin d'une simple mise en musique du fameux roman de 1958, introduisant également des textes d'Ovide (dont L'Invocation à Dionysos), Pavese ou Juan de la Cruz.

Le montage du compositeur suisse vivant à Vienne se focalise avant tout sur le personnage d'Anne, l'épouse d'un riche industriel d'une petite ville au bord de la mer, fascinée par le cri d'une femme tuée par son amant. Le public des Festspiele a dû se rendre au Schiffbau pour découvrir la seule œuvre de création de ce festival commandée par l'Opéra et coproduite par le Schauspielhaus. Ce qui a permis à l'équipe de Christoph Marthaler d'utiliser toute la longueur de la salle pour monter une étroite jetée en bois qui court le long de l'ancienne halle industrielle. Là, passant d'un banc à l'autre, se frôlant le long de la rambarde, mais ne se regardant jamais en face, évoluent les deux seuls comédiens de la soirée, Anne et un homme, sans nom dans la pièce, revivant à distance et sans son achèvement le drame passionnel à l'origine du roman. Après un court monologue de l'actrice, assise au milieu de l'orchestre, la musique domine la pièce. Mais c'est plutôt un fil musical, une recherche presque obsessionnelle des passages entre texte parlé et chant, qui se déroule un instrument après l'autre.

Anne en trois exemplaires

Le texte de Marguerite Duras n'apparaît plus que par allusions. Les amants sont accompagnés dans leur quête impossible par le chœur, six couples qui déambulent sur la rambarde. Cheveux oxydés et manteau de pluie blanc, Anne se présente en trois exemplaires, doublée par une cantatrice et une flûtiste. L'actrice prostrée sur le banc écoute monter la voix de son alter ego, soutenue par le souffle de la flûte.

Christoph Marthaler n'est que peu intervenu dans la musique de Beat Furrer. Le metteur en scène s'est contenté de saupoudrer cet opéra de ses interventions presque rituelles, laissant les chanteurs se coucher sur le ventre à même le sol, la tête plongeant dans la fosse d'orchestre. Ou en faisant porter un tablier de serveur aux musiciens de l'ensemble «opera nova» de l'orchestre de l'Opéra. Il n'est pas prévu de reprendre Invocation, joué quatre fois pendant le festival, dans le programme de l'Opéra.