Théâtre

Iphigénie flambe à la Comédie

Avec «Iphigénie en Tauride», le Français Jean-Pierre Vincent signe à Genève un spectacle beau et exigeant, porté par le feu sombre de Cécile Garcia Fogel

Le plaisir d’un grand classique. Sa rigueur et ses vibrations. A la Comédie de Genève, le Français Jean-Pierre Vincent, figure du théâtre francophone, offre cette odyssée-là. Son Iphigénie en Tauride n’est pas sans faiblesse, mais il est nourri par la passion du texte, par le désir d’en transmettre le secret, par le refus aussi de séduire à bon compte. Johann Wolfgang von Goethe revit ainsi dans son idéalisme de surdoué – il a trente ans en 1779, année où il achève une première version de la pièce. L’écrivain ne marche pas seulement sur les traces d’Euripide et d’une Antiquité transfigurée qui fascine sa génération. Il dessine le rivage à venir.

Cécile Garcia Fogel, magnifique de rigueur

Sur sa colline, Iphigénie est l’héroïne blessée par excellence. Son père adoré, Agamemnon, l’a naguère livrée à Artémis pour que soufflent enfin les vents qui porteront la flotte grecque vers Troie. Mais la déesse a des caprices: elle arrache sa proie au bûcher et la transporte en Tauride où sévit Thoas, un roi aux coutumes sanglantes. C’est là que vous la rencontrez, dans le temple d’Artémis dont elle est la prêtresse. Admirez alors l’actrice Cécile Garcia Fogel, sa robe blanche de vestale, son petit corps de résistante bandé comme l’arc. Dans sa bouche, Goethe est un feu de nuit, il se propage en syncopes, merveilleusement entêté.

Vous appréhendez la coulée? Goethe est un scénariste averti, il connaît les ficelles du métier. Un messager, costard noir sur torse nu, annonce à la farouche que Thoas veut l’épouser. Cette partie-là est la moins réussie, tant l’acteur paraît peu assuré dans son costume et dans son texte. Mais le monarque surgit, il a la prestance d’Alain Rimoux. Comme l’oiseau sur la vague, Cécile Garcia Fogel résiste à la violence de ce désir. Dans un moment, elle apprendra l’arrivée de deux étrangers sur la côte, deux inconnus croit-elle, son frère Oreste en vérité, escorté de son ami de coeur Pylade (Pierre-François Garel).

Un suspense à la mode de Goethe

Mais la voici face à ce va-nu-pieds d’Oreste, joué par Vincent Dissez, ce turbulent magnifique. Embroussaillé dans des haillons, il lui dévoile son identité – le théâtre du 18e raffole de ce genre de scénario. Elle voudrait l’embrasser; il griffe. C’est qu’il a sur la conscience la mort de leur mère Clytemnestre, trucidée pour avoir elle-même fait assassiner Agamemnon, son mari. Thoas voudra bientôt faire exécuter les étrangers. Iphigénie fera barrage. Et le plus beau, c’est qu’elle l’emportera.

Sublime lumière

La grandeur d’Iphigénie en Tauride, c’est d’être une lame pacifique. Goethe imagine la fin de l’ordre tragique – la malédiction enfin levée. Tantale l’ancêtre a failli. Ses petits-fils Thieste et Atrée se sont vautrés dans la haine. Agamemnon a payé encore. La spirale de la vendetta paraît sans fin. Sauf qu’il y a une alternative à la barbarie. L’homme qui sait lire, qui sait entendre, qui sait déchiffrer peut enrayer la fatalité. Oreste comprend qu’il a mal interprété l’injonction d’Apollon. Ce n’est pas la statue sacrée d’Artémis qu’il doit ramener chez lui pour retrouver la paix, mais sa soeur, dont il ignorait l’existence. Le lecteur supplante le guerrier.

Vous avez dit changement de régime? Goethe conspire avec le siècle. Il écrit le futur au passé – fût-il hellénique. Ecoutez Vincent Dissez alias Oreste. Il se croit aux enfers, c’est l’un des passages les plus beaux de la pièce. Il voit Agamemnon et Clytemnestre réconciliés. Le rivage de Goethe et de Jean-Pierre Vincent est baigné de lumière.


Iphigénie en Tauride, Comédie de Genève, jusqu’à sa; rens. www.comedie.ch; exposition «Goethe et la France», Fondation Bodmer, Cologny, jusqu’au 23 avril.

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