Musique

Tout ira bien, Kendrick Lamar est là

Le rappeur californien est en tournée européenne. Récit de son concert à Francfort, pour tenter de comprendre pourquoi le trentenaire est devenu l’un des artistes les plus puissants du monde

A un moment, face à 15 000 corps haletants, il s’arrête. Kendrick Lamar, qui a tant parlé, se tait. Il se tient seul à l’avant-scène, éclairé par une lumière blanche au sol, les jambes arrimées, on dirait qu’il contemple quelque chose qu’il ne voit pas: tout ce qui l’a amené jusqu’à ce moment précis, le quartier de Los Angeles, les honneurs, la peur, l’odeur de la conquête, Tupac qu’il aperçoit à deux pas de chez lui alors qu’il n’a que 8 ans, les gangs rouges et les gangs bleus, le poing fermé et les meurtres, cette poésie qu’on arrache à la rage, la rédemption par le feu. Il regarde et ne dit rien, la foule chante son nom; ce n’est pas qu’une posture, celle de la pop star qui dompte son public, mais un instant de reconnaissance. Kendrick Lamar est considéré comme l’un des meilleurs artistes vivants. Il faut le voir pour le comprendre.

Moins, c’est plus. Même les pyrotechnies sont comptées. Kendrick vient de remporter encore une armée de trophées à la cérémonie des Grammies, il a utilisé Bono de U2 comme un simple figurant pour sa performance, et pourtant sa tournée Damn est une leçon d’ascétisme, de contrôle. L’essentiel du temps, il est absolument seul sur scène. Un ninja vient ajuster son sabre au tout début. Une danseuse exécute avec le rappeur une espèce de lévitation horizontale, qui relève elle aussi d’un film d’Ang Lee. Personne d’autre. Même son sidérant orchestre reste invisible, cantonné dans la coulisse derrière un rideau. On ne sait qu’ils étaient là qu’à la toute fin du concert quand les techniciens démontent la batterie et parce qu’on a repéré le son de saxophone de Terrace Martin, son fidèle associé qui produit en ce moment Herbie Hancock.

Plainte névrotique

Il ne s’agit pas seulement de solitude, mais d’isolement. Depuis son premier album et même depuis ses premières mixtapes, les textes de Kendrick Lamar relèvent souvent de la plainte névrotique, de la bile pure, de l’angoisse rimée. Le rappeur californien ne feint ni la grandeur, ni la puissance, il décrit les petites lâchetés, les crimes commis, l’angoisse d’être aspiré encore par le vide. Alors quand il débarque dans cette halle Art déco de Francfort, emballé d’une sorte de peignoir plissé blanc à la Issey Miyake, on ne sait bien si sa tenue relève de l’uniforme de soignant ou de la tenue de patient. Et face à ce public qui connaît le moindre de ses vers, il attend que chacun embrasse la chute décrite dans la deuxième strophe de «m.A.A.d city»: «Kendrick a.k.a. Compton’s human sacrifice.»

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C’est peut-être cela qui frappe le plus. Kendrick Lamar est né en 1987 à Compton, Los Angeles, d’une mère qui lui a donné le nom approximatif d’un chanteur de la Motown (Eddie Kendricks des Temptations) et d’un père malfrat. Sans que l’on sache bien s’il s’agit d’une métaphore, il décrit dans certains de ses textes («Hol’Up», par exemple) avoir lui-même participé à des meurtres. Malgré cela, la fascination pour Kendrick Lamar ne relève pas du magnétisme morbide du gangster ni de l’exotisation des parias. Il saisit d’emblée, alors qu’il n’a pas 20 ans, la part universelle de sa trajectoire et devient par là même l’un des meilleurs conteurs de la pop culture contemporaine. Sa musique est chaude, bruissante; une leçon digérée d’histoire africaine-américaine. Mais ce sont ses mots et sa scansion qui ont fait de ce trentenaire un repère pour son temps.

Il est donc seul. Voltigeur. Kendrick Lamar n’adopte aucun des tics du hip-hop d’aujourd’hui, sa voix n’est pas filtrée pour mimer le chant. Il prend davantage au jazz qu’à la trap. Mais il livre, comme un boxeur face à son ombre, dans une battle de miroirs brandis, une démonstration de logomachie. Lamar est une kalachnikov vocale, il semble ne jamais respirer. Il utilise le parler des banlieues intérieures de Los Angeles qu’il mêle à un lexique savant, il convoque abondamment le manga, les longs films drolatiques d’arts martiaux montés pour l’occasion à une pensée politique qui dépasse en force la simple logique partisane. Devant un immense drapeau américain, il travaille au corps les idées fixes américaines, l’idée du monde comme espace d’intervention et d’annexion. Dans son morceau «Hood Politics», il compare les couleurs des républicains et des démocrates à celles des Bloods et des Crips, comme si tout relevait de la dynamique des bandes et des oppositions construites.

Exilés intérieurs

Kendrick Lamar réconcilie rap et citoyenneté même si son souci semble d’abord poétique. Il s’avance pour entonner «Alright», qui avait servi d’hymne au mouvement Black Lives Matter; dans cette contradiction évidente entre le refrain consolateur et les couplets incendiaires réside entier un certain esprit de la jeunesse au début du XXIe siècle. Le désastre n’interdit pas la jubilation et, dans ce courant alternatif où se succèdent la conscience et le déni, Kendrick murmure que tout ira bien sans que personne n’y croie tout à fait. Juste au pied de la scène se forme un cercle immense, d’instinct, sans ordre ni préambule. On voit cela dans les concerts de rap, cela s’appelle le «mosh pit». On fait place vide, dans le silence et l’excitation mêlés. Quand le rythme revient, les corps s’entrechoquent, se frottent, sans violence perceptible. Il y a de l’exutoire, dont on dirait qu’il ne sert pas uniquement de dérivatif.

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Kendrick réapparaît sur une scène minuscule, presque une cabine d’essayage, un podium de gogo dancer ou une station spatiale. Le public entier répète les mots de «Lust», le récit d’une gueule de bois planétaire au lendemain de l’élection américaine. Puis le public répète exactement les mots de «Money Trees», la fable babylonienne d’une culture structurée par la célébrité et l’argent. Le message infuse. Plus on avance dans ce concert, dans ses espaces comiques (les incroyables films de séries Z hongkongaises où Kendrick pose en disciple de kung-fu, les allusions blaxploitation où le vagin d’une héroïne aveugle les spectateurs) et ses phases émotionnelles, plus on se dit que Kendrick Lamar a réussi à synthétiser mieux que la plupart les tensions paradoxales de sa mégalopole. Il parle pour les exilés intérieurs.

Passe-muraille

Pour qui a voyagé dans South Central, dans Compton, dans ces espaces généralement décrits comme l’envers du monde et traversés par des autoroutes protégées de murs, ce qui interpelle le plus, c’est la proximité avec Hollywood ou Beverly Hills. Le sommet et le gouffre se situent à moins d’un tir de balles. Entre l’enfant noir des ghettos promis à l’autodestruction et l’empereur de l’industrie musicale, il n’y a qu’un cillement. Voilà précisément ce dont Kendrick Lamar traite («Be humble, sit down», sois humble et assieds-toi), il ne s’agit plus seulement de sa propre ascension mais de la réduction des fractures. Quand cette salle allemande chante avec lui «Every nigger is a star», il n’y a rien de ridicule. On songe au poème d’Aimé Césaire: «Je serais un homme-juif, un homme-cafre, un homme-hindou-de-Calcutta, un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas, l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture.»

Kendrick Lamar est donc un passe-muraille. Dans cette salle et dans toute cette tournée européenne qui se joue à guichets fermés, il parvient à réunir les inconciliables, réconcilier les fans de Migos et du Wu-Tang Clan, de musique blanche et de musique noire. Il s’adresse à chacun avec les outils de l’exigence et, s’il finit par lâcher «Love» à la fin de ce très long silence où il observait son public, on se surprend à ne pas se moquer du tout. Pendant presque deux heures, rien n’est retombé, ni l’audace ni la danse. On avait dit qu’il refusait les téléphones dans les salles où il joue pour que rien ne se substitue à la présence. Mais il demande que chacun allume son doudou électronique pour éclairer la salle; on a déjà vu maintes fois cette scène, celle d’une forêt de portables dans un concert. Même cela, il parvient à le tourner en communion. Kendrick Lamar n’est pas un prophète, il ne révolutionne ni la musique ni sa culture, mais il a le don de donner du sens à ce qui paraît obscur.

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