Depuis l'édition 2004 du Festival du film de Locarno, le désamour était plus palpable que jamais. Si bien qu'aux Journées de Soleure en janvier dernier, à Berlin en février, à Visions du réel de Nyon en avril et à Cannes en mai, une question occupait les cocktails: Irene Bignardi allait-elle démissionner? Ou sa version plus courante et fourbe: Irene Bignardi allait-elle enfin démissionner? La directrice artistique a fini par annoncer son départ jeudi. Elle mènera à bien une édition 2005 partie sur de bons rails – rétrospective Orson Welles, notamment, du 3 au 13 août – puis s'en ira. Vers Rome et l'Italie, sa ville, son pays, ses amours.

Depuis l'annonce de sa nomination le 11 octobre 2000, cette éminente journaliste de La Repubblica puis de L'Espresso, a osé se lancer dans des paris difficiles, voire insurmontables: remplacer Marco Müller à la tête d'une équipe laissée exsangue; être la première étrangère à diriger le Festival de Locarno; et, entre autres, devenir la première femme à mener la manifestation. Ces travaux d'Hercule, surtout dans ce festival tiraillé par les intérêts politiques et linguistiques, soumis à la complexité extrême des structures bernoises, demandaient, en plus, un talent de diplomate et une profonde connaissance de la susceptibilité suisse. Autant dire que personne, de ce monde, ne pouvait y parvenir.

En cinq ans, Irene Bignardi a vécu toutes les phases d'un amour-passion. D'abord, l'accueil extrêmement chaleureux qui lui fut réservé, tous saluant sa détermination, son charme, sa culture et ce contact latin qui vous laisse, après une de ses poignées de main, les doigts endoloris. Ensuite les premiers doutes, ceux qui lézardent la complicité et le désir, par exemple son constat sur la politique suisse et son emprise envahissante sur la manifestation, tel qu'elle nous le confiait quelques jours avant sa première édition, celle de 2001: «J'ai découvert, disait-elle en riant, que la Suisse est aussi petite que tumultueuse, malgré ses airs bon chic bon genre. J'ai découvert aussi qu'il existe des problèmes de compréhension et d'évaluation entre la Suisse alémanique et la Suisse italienne…»

Cinq ans plus tard, hier donc, le ton est moins enjoué: «Durant ces cinq années, qui ont été très belles, mais aussi très fatigantes (ou, si l'on préfère, très fatigantes, mais aussi très belles), je crois avoir donné le meilleur de moi-même et fait le maximum de ce qu'on peut accomplir pour un festival comme Locarno…» C'est que, entre-temps, le charme a été rompu. Par des signes: les critiques des Alémaniques en 2003, celles des francophones, de Lausanne à Paris, en 2004, et puis, surtout, le climat au sein de l'équipe, de plus en plus tempétueux, de moins en moins assimilable à la seule âme latine.

Faute de pouvoir relever tous les défis, Irene Bignardi a eu la force, et l'édition 2005 le prouvera sans doute encore, de personnaliser le Festival de Locarno. De l'attirer vers ses intérêts propres, soit ceux d'un cinéma engagé, plutôt tourné vers la pauvreté et les minorités. Il fallait du courage pour l'imposer dans un festival estival où, au contraire de Venise ou Cannes, aucun film ni aucun invité ne vient de lui-même. Prévu pour trois ans, son mandat s'achèvera donc après cinq éditions. Un repos amplement mérité.