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Iris Brey: «Game of Thrones» participe à la culture du viol»

C’est une des caractéristiques de la série: elle aime malmener ses personnages. Mais pour Iris Brey, auteure de «Sex and the Series», «Game of Thrones» va trop loin dans la mise en scène des violences faites aux femmes, se rendant coupable de misogynie

Succès planétaire, la série Game of Thrones revient pour une huitième et ultime saison dès le dimanche 14 avril, le lundi en Europe. Nous consacrons une série d'articles à ses derniers flamboiements.

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«Déshabille-toi.» L’ordre est glacé. Ramsay Bolton, roitelet sadique, vient d’épouser Sansa Stark et lui fait comprendre qu’il est temps de consommer. La jeune mariée est horrifiée et Theon Greyjoy, un ami des Stark devenu le martyr de Bolton, forcé de regarder. Alors que la caméra filme son visage en pleurs, on entend une robe qui se déchire et les cris de Sansa, résonnant pendant de longues secondes.

Cette scène de la saison 5 de Game of Thrones a marqué les esprits, et fait hérisser les poils d’un grand nombre de spectateurs et spectatrices. Parmi eux, Iris Brey, docteure en théorie du cinéma et journaliste française. Dans son livre Sex and the Series, sorti en 2016 et réédité l’an dernier, elle décortique la manière dont les séries américaines représentent la sexualité féminine, et aident – ou non – à la repenser. On le comprend vite, Game of Thrones n’a pas ses faveurs. Explications.

Le Temps: Dans votre livre, vous dénoncez la manière dont «Game of Thrones» traite ses personnages féminins. Pourquoi?

Iris Brey: Mon problème avec la série, c’est sa manière, consciente ou non, de mettre en scène certaines pratiques de violence, et par là même d’envoyer des messages dangereux aux millions de personnes qui la regardent chaque semaine. Le fait que Game of Thrones systématise le viol, en le faisant subir à ses trois héroïnes [Daenerys, Sansa et Cersei, nldr], me semble extrêmement problématique, dans ce que cela dit des personnages féminins: ils occupent certes des positions de pouvoir, ce qui est certes rare, mais ne bénéficient pas du même traitement que leurs homologues masculins.

Les héros de la série n’en prennent-ils pas pour leur grade?

Oui, mais dans le cas de Theon Greyjoy par exemple, on voit que la torture dont il est victime l’affecte. Sa manière de parler, de bouger, indique qu’il est complètement traumatisé. Or, à aucun moment la série ne représente la manière dont les femmes vivent avec ces viols, comment ce traumatisme se traduit dans les épisodes suivants. Parce que ces scènes sont destinées à nous émoustiller, nous titiller, pas à construire un personnage ou à montrer les conséquences d’un viol sur sa psyché et son corps. C’est terrible, mais aux Etats-Unis et notamment dans les séries, il est devenu courant d’utiliser le viol pour amener un peu d’action, de drame.

Certains affirment que ces scènes reflètent la réalité des guerres médiévales. Que répondez-vous?

Que Game of Thrones est une série fantastique, et non une représentation réaliste du monde moyenâgeux! L’argument est donc fallacieux. Et il n’y a aucune étude sur le nombre de viols perpétrés à cette époque. Aujourd’hui encore, ces recherches sont rares et compliquées. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’actuellement presque une femme sur cinq est violée aux Etats-Unis. Ces violences sont encore normalisées et personne ne prend vraiment ce problème en main.

Vous invoquez le concept de «male gaze». Pouvez-vous nous l’expliquer?

C’est une expression inventée en 1975 par la réalisatrice Laura Mulvey. Elle démontre que dans le cinéma hollywoodien classique, les femmes sont toujours mises en scène de la même manière: on les regarde à travers les yeux du personnage masculin. Ça se traduit notamment par un morcellement, on ne va montrer que leurs jambes ou leurs seins, ou on les filmera de bas en haut, en remontant le long de la silhouette. Comme si la femme n’était pas une personne qui agit et pense mais juste un objet à disposition du héros masculin. Dans Game of Thrones, on est totalement là-dedans.

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Brienne de Torth, la femme chevalier, n’est-elle pas un personnage fort, respecté par les hommes?

La seule raison pour laquelle on laisse Brienne tranquille, c’est parce qu’elle est masculine. Mais pourquoi une grande femme en armure ne serait-elle pas sexualisée comme les autres filles de la série? Quand une femme reprend les codes de la masculinité, elle devient trop menaçante et personne n’a envie de la voir se faire violer. Cela dit beaucoup de notre société.

La notion de consentement est, selon vous, également problématique dans la série. Il y a notamment cette fameuse scène de sexe entre Cersei et Jamie, devant le caveau de leur fils dans la saison 4…

Cersei dit «non» à plusieurs reprises, et ce «non» est pris comme un «oui», ce qui participe encore une fois à notre culture du viol. Que la notion de consentement soit encore floue, que les séries jouent là-dessus, cela peut avoir des conséquences dévastatrices. Et ce qui est encore plus pernicieux, c’est qu’au vu des déclarations faites à la presse, le réalisateur et l’acteur en question n’ont pas du tout réalisé qu’ils étaient en train de jouer un viol!

Dans une interview, G.R.R. Martin dit tout de même: «les femmes adorent mes personnages». Comment l’expliquer?

Il faut dire qu’il y a parfois une différence de traitement entre le livre et la série. La première fois que Daenerys couche avec Khal Drogo par exemple, elle lui donne son consentement dans le livre, qui décrit d’ailleurs une pénétration digitale. Ce n’est quand même pas la même chose que de voir une fille en pleurs à quatre pattes se faire culbuter à l’écran! Mais en général, j’ai le sentiment qu’une majorité de spectatrices et spectateurs ne voient même plus cette violence, car nous sommes habitués à voir ces images misogynes sans les questionner.

Pourtant, certaines scènes, comme celle de la nuit de noces de Sansa et Ramsay, ne sont pas passées inaperçues.

En effet. J’ai l’impression qu’il y a eu une prise de conscience, une espèce de ras-le-bol. Et c’est là où les réseaux sociaux sont très forts: depuis cette scène-là, il n’y a plus eu de viols dans Game of Thrones. Le fait que, sur Twitter, une horde de personnes disent «si ça continue, j’arrête de regarder la série» a peut-être eu un impact sur la création. Ce serait un nouveau phénomène.

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Qu’espérez-vous de cette dernière saison? Voir une reine sur le trône?

Non, je pense que la question n’est pas là. Trône ou pas, une femme forte à l’écran, c’est un personnage auquel on donne la capacité d’agir, plutôt que de le traiter comme un objet. En fait, je n’attends pas grand-chose de cette dernière saison. J’ai plutôt hâte que ça se termine, que les gens voient d’autres images. Même si Game of Thrones aura au moins permis de montrer la force de frappe énorme qu’ont les séries, et poussé davantage de gens à réfléchir à leur impact sur celles et ceux qui les regardent.

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