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Sur la grande scène de Paléo, mercredi soir.
© ANTHONY ANEX

Paléo festival

Iron Maiden ne fait plus peur

Mercredi, au Paléo Festival, une foule gigantesque reprenait en chœur le chiffre du diable. Quarante ans après la création du groupe de heavy metal anglais, son théâtre burlesque sert plus que jamais d’exutoire à nos terreurs

Difficile d’affirmer avec certitude ce qu’on a préféré. La pyramide inca, maya, aztèque, de carton et de pâte, qui nécessite davantage de manœuvres pour son montage sur la scène de Paléo que les modèles qui l’ont vaguement inspirée? Les geysers de feu dans des bidons d’huile chaude, la pyrotechnie impavide que des pompiers zélés scrutent avec appétit? L’arrivée du géant Eddie, mascotte de trois mètres à tête de mort, blouson de cuir, qui se gratte le séant et le devant avant que le chanteur lui extraie son cœur sanguinolent? Dans le barnum méphistophélique d’Iron Maiden, mercredi à Paléo, rien ne vaut en fait l’attente avant que le groupe entre en scène. Comme dans un film d’horreur, quand la jeune fille blonde se dirige précisément dans la direction du tueur masqué. Cette nuit, nous sommes tous une jeune fille blonde.

L’attente est longue. On diffuse des publicités pour le nouvel album, The Book of Souls, sur les écrans immenses.

Certains en profitent pour télécharger sur leur téléphone portable le jeu d’Iron Maiden, le Testament de la Bête, où il s’agit de racler du zombie dans des terres dévastées. D’autres vont acquérir des t-shirts du groupe dans les boutiques souvenirs, tous ornés de squelettes et de mythologies post-apocalyptiques: pharaons en miettes, ruines de temples grecs ruinées, rien ne coule plus que le sang. Bruce Dickinson chante enfin. Il a 57 ans, une voix littéralement hystérique, un mélange de barrissement d’éléphant face à une souris et de bel canto vénitien – son vibrato fait pâlir l’horizon.

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Dickinson ne se contente pas de piloter un 747 ou de donner le nom du morceau «The Trooper» à une marque de bière. Il monte et descend les étages du décor qui tient bon. Il écarte les jambes, fait tournoyer son pied de micro comme le bâton piégé d’une majorette. Ses collègues de bureau (les trois guitaristes Adrian Smith, Dave Murray, Janick Gers avec un t-shirt d’Iron Maiden, le bassiste Steve Harris) ont tous gardé la chevelure lustrée tournicotée de leurs vingt ans: ils n’ont pas seulement le goût mais l’allure du heavy metal. En comparaison, Bruce Dickinson semble n’être que leur roadie. Il a dégagé sa jolie frange et sa tonsure, il porte un pull à capuche et des pantalons solides de travailleur. Il est monsieur chacun. Il n’en est que plus effrayant.

En 2016, peut-on croire encore au grand guignol post-punk d’Iron Maiden, à cette théâtralité outrancière, à ces solos de guitares si véloces qu’ils font l’effet comique de Benny Hill dans ses poursuites accélérées? Peut-on croire à cette foule dense, cette vague humaine de Paléo qui reprend, comme s’il s’agissait d’une dernière comptine avant la nuit, le refrain de «The Number of The Beast»: «Le rituel a commencé, l’œuvre de Satan est accomplie/6 6 6, le chiffre de la Bête/Le sacrifice a lieu ce soir»? Depuis 1975 par la grâce de ce groupe anglais, la musique est vécue comme exutoire, angoisse rendue inoffensive par l’hypertrophie, terreur exorcisée. Les morts-vivants de synthèse projetés sur les écrans, la lignée interminable de tambours sur cette batterie qui ressemble à un vaisseau dérivant, l’odeur de la bacchanale contenue dans la logique du spectacle tout public.

Iron Maiden guérit comme un train fantôme, comme le monstre dans le placard. Il est un jeu d’enfant – le danger sublimé par l’imaginaire et la mise en scène. Bruce Dickinson a beau faire mumuse avec sa corde de pendu, enfiler le masque d’un catcheur mexicain, il a beau en appeler aux «enfants du damné», aux «larmes du clown», aux «frères de sang», il finit par chanter «Fear of The Dark», la peur du noir, plongé dans une lumière bleue: «Quand la lumière commence à changer/Je me sens un peu bizarre/Un peu anxieux quand il fait sombre». Sur la plaine de Paléo encore écrasée de chaleur, des milliers de bras se lèvent sur ce slow de hardeux, cette confession de jeune fille blonde. «J’ai la peur constante que quelqu’un s’approche/Peur du noir, peur du noir/J’ai la phobie que quelqu’un soit là/Tu as regardé des films d’horreur la nuit dernière/Tu as parlé des sorcières et du folklore/Des troubles inconnus dans ton esprit».

Bruce Dickinson a remisé les colifichets, il ne se costume pas en démon; il s’excuse même à la fin en français que le «règlement soit le règlement» et qu'ils n'aient pas été autorisés à jouer plus fort. Il est un quidam à la voix de karcher. Il chante la peur du noir et on y croit tous. Nous sommes en 2016 et la génération Bataclan reprend encore en chœur les hymnes d’Iron Maiden, ces rimes indolores sur le nom du diable. Personne n’a peur, personne n’a peur.


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