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Image d’illustration: Miami Beach.
© 123rf/Meinzahn

Roman

Irvine Welsh, gentleman de la provoc

Huitième roman de l’auteur de «Trainspotting», «La Vie sexuelle des sœurs siamoises» plante ses décors à Miami, temple du Botox et de la frime, symbole des dérives américaines

«Je n’appartiens pas tant à la classe moyenne qu’à la bourgeoisie. Je suis un gentleman du plaisir.» Voilà comment se définit Irvine Welsh, le trublion des lettres écossaises né – en 1958, à Édimbourg – dans des décors qui n’ont pourtant rien de radieux.

Une mère femme de ménage, un père docker, il plaque ses études à 16 ans, multiplie les petits boulots et finit par s’embarquer sur la pire des galères en compagnie des junkies de Londres, la ville de tous les dangers où il deviendra accro à l’héroïne, au début des années 1980, avant de rentrer au bercail pour reprendre des études et commencer à écrire. En cultivant une image de bad boy qui lui colle encore à la peau. Ses influences? L’école de Glasgow, cet aréopage de francs-tireurs aux idées noires qui, autour d’Alasdair Gray, dépeignent le naufrage des cités industrielles – chômage, alcool, misère – en réinventant Dickens dans la patrie de Stevenson.

Roman social

C’est sous leur égide que Welsh s’est frotté d’emblée au roman social en publiant en 1993 le cultissime «Trainspotting», confessions d’enfants perdus des quartiers pourris d’Édimbourg avec, pour seul horizon, la drogue, le baston, la déglingue, les vols à l’étalage et les bars glauques où le chagrin se dissipe à coups de piquouses fatales. A l’époque, ce brûlot très trash – adapté au cinéma par Danny Boyle – avait été nominé pour le Booker Prize mais il n’a pas tardé à être retoqué après avoir «choqué la sensibilité des dames du jury», rappelle le site de la BBC.

Car-jacking

Depuis ce «Trainspotting» qui sonnait le glas d’une génération sacrifiée, Welsh s’est – presque – fait oublier en publiant des textes où il ne parvenait pas à retrouver son souffle. Ce n’est pas le cas de «La vie sexuelle des sœurs siamoises», son huitième roman, où il marche sur les brisées du Tom Wolfe en plantant ses décors à Miami, temple du Botox et de la frime, symbole à ses yeux de toutes les dérives de l’Amérique. Ouverture: à trois heures du matin, sur une autoroute du côté de South Beach, Lucy Brennan rentre chez elle au volant de sa vieille Cadillac DeVille, assiste à une scène de car-jacking et finit par neutraliser un tireur fou en lui assénant un coup imparable de kick-boxing…

Il faut dire qu’elle n’a peur de rien, qu’elle est coach de fitness et que les arts martiaux n’ont pas de secrets pour elle. «Elle était taillée pour ce rôle, avec ses longs cheveux châtains lui donnant une sévérité d’amazone», écrit Welsh, qui brosse un portrait bien senti – et souvent cocasse – de cette battante de 33 ans, «sexuellement bi», un brin sadique, carburant aux épinards-vapeur au tofu et à la semoule. Son job? Faire maigrir ses riches clientes de Miami – «où ne règnent que la mode et l’apparence» – en luttant «contre l’ignoble épidémie d’obésité qui est en train d’engluer le pays dans le saindoux».

Fourchette

Le second acte s’ouvre lorsque, dans son club de gym, Lucy reçoit un appel désespéré d’une certaine Léna Sorenson, qui «creuse sa propre tombe avec sa fourchette» en se goinfrant d'«excréments industriels» et de toute cette «anti-bouffe» qu’elle stocke dans ses placards. D’entrée, la guerre des calories est déclarée. Une bataille contre le surpoids, un régime d’enfer, avec, à la clé, une histoire d’amour – souvent orageuse! – entre ces deux femmes.

Pendant que Lucy s’acharne à faire fondre Léna, celle-ci lui parle de sa passion: sculpter des ossements d’animaux morts afin qu’ils continuent à vivre dans les figurines qu’elle réalise. Ses influences? Germaine Richier et ses personnages mutilés ainsi que la «Figure with Meat» peinte par Francis Bacon en 1954. «Ce qui m’a attirée en tout premier, c’est le lien entre la viande et le nom du peintre, bacon, pour qui nous sommes tous des carcasses en devenir» explique Léna avant qu’un troisième personnage n’entre en scène, Jerry, un pseudo-artiste cynique, un psychopathe manipulateur.

C’est lui qui l’a fait grossir pour réaliser une série de photos dégradantes, où «on la voit à différents stades de transition, de l’état de femme menue à celle de baleine obèse en l’espace d’un an». De ce foutraque, Lucy la guerrière ne fera qu’une bouchée, une vengeance digne d’un scénario d’épouvante.

Pochade

Entrecroisant les confidences de deux femmes qui, au fond, pratiquent le même métier – remodeler les corps pour Lucy, remodeler la matière pour Léna –, ce roman est du Welsh pur jus parce qu’on y retrouve ses trois spécialités: sexe hard, humour scato et argot qui dépote. Un sens très drôle de la provocation, dans cette pochade où l’Écossais épingle une Amérique transformée en un gigantesque terrain de jogging, tout en dénonçant la tyrannie aseptisée de l’ère Weight Watchers dans une société hygiéniste jusqu’à l’hystérie, obsédée par ses mensurations, victime de nouvelles addictions liées au culte du corps et à sa marchandisation.

Welsh y ajoute le portrait hilarant d’une productrice qui arbore «un demi-sourire d’humanoïde botoxé, avec un large collier tombant au fond d’un étroit canyon de silicone». Pas tendre. Et tout aussi cruel quand il fait dire à Lucy: «Pour ce qui est de la condition humaine, on vieillit toujours mal, par définition. Si on choisit de faire preuve de retenue et de dignité, la vie devient vite horriblement chiante. Et si on décide de se laisser aller, ça devient juste triste et pitoyable. Qu’on mise sur le rouge ou sur le noir, personne ne sort de ce casino avec des jetons plein les poches.»


Irvine Welsh, «La Vie sexuelle des sœurs siamoises», trad de l’anglais par Diniz Galhos, Au Diable Vauvert, 510 p.

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