Photographie

Irving Penn: le Grand Palais lève le rideau

Une rétrospective est consacrée au maître du portrait et de la matière. Sans surprise mais offrant une plongée délicieuse dans une œuvre majeure

Un vieux rideau de scène comme étendard. Durant presque toute sa carrière, Irving Penn a photographié le monde devant cette bande de tissu gris, sans distinction. Célébrités, vendeurs ambulants ou petits Péruviens ont posé sur ce fond neutre comme autant de jolis papillons épinglés sur un carton. L’étoffe est à découvrir au bas d’un escalier majestueux du Grand Palais; c’est l’une des pièces les plus émouvantes de la rétrospective consacrée à l’Américain, cent ans après sa naissance. Une manière d’entrer en résonance avec l’artiste et son œuvre, en promenant le regard sur les traces d’usure, les taches et les accrocs qui donnent au rideau l’aspect d’une peinture.

Trouvaille géniale

Irving Penn commence à utiliser ce décor en 1950. Il travaille alors pour Vogue depuis plusieurs années. C’est Alexander Liberman, directeur artistique, qui a très tôt encouragé le graphiste à réaliser ses propres photographies. En 1947, il livre une série de portraits en noir et blanc au magazine. Marcel Duchamp, Igor Stravinsky, Elsa Schiaparelli ou Truman Capote sont photographiés entre deux cimaises qui se resserrent. Trouvaille géniale: le jeu des perspectives ajoute une dimension artistique tout en guidant l’œil vers le sujet. Le Corbusier ou Alfred Hitchcock, eux, sont assis sur une caisse recouverte d’un tapis. C’est l’art du dépouillement selon Penn, une mise en scène rendue ultra-efficace par l’immensité d’un talent. Penn, plus que tout autre, est capable de créer des chefs-d’œuvre à partir d’un seul regard, celui qu’il échange avec ses modèles, offerts.

En 1950, donc, fort de ces portraits de célébrités qui marquent les esprits, l’Américain est prié de s’acheter une veste de smoking et de partir couvrir les défilés parisiens. Il préfère le calme et la lumière naturelle d’un studio aux cancans et flashs qui courent sur les podiums. Au 85 de la rue de Vaugirard, il photographie les mannequins, dont sa future épouse Lisa Fonssagrives, devant le rideau gris. Emporté par le dispositif, il se lance dans le formidable projet personnel des «Petits métiers».

Durant deux semaines, un poète écumant les tavernes de la rue Mouffetard ainsi que Robert Doisneau, alors inconnu, sont chargés de rabattre les laborieux de la capitale devant le Rolleiflex. Défilent fièrement un garçon de café, tablier blanc, nœud papillon noir et verres de rouge, un marchand de concombres, un rémouleur, deux pâtissiers… Irving Penn poursuit la série à Londres et à New York, ce qui permet par exemple de comparer la tenue des charbonniers de chaque côté de l’Atlantique. Les hommes dominent, les métiers disparus également. 

L’exposition, chronologique et thématique, se poursuit avec d’autres séries marquantes. Des portraits de stars encore. Les nus fantomatiques ou tout en replis, réaction salvatrice aux silhouettes uniformisées des défilés, qui mettront longtemps à trouver leur public. Les portraits réalisés en voyage, dont la première série à Cuzco en 1948, jeta les bases du portrait façon Penn. Ce sont des danseuses de guedra immortalisées en 1971 au Maroc devant le rideau gris, fantômes sans visage ou au contraire œil déterminé perçant le voile. Ou des hommes parés pour une célébration en Nouvelle-Guinée. Les mêmes, la face recouverte d’une terre rouge, photographiés avec ou sans la couleur, montrent la puissance décuplée d’un cliché en noir et blanc. 

Très tôt d’ailleurs, Penn fait le choix d’abandonner l’arc-en-ciel. Peut-être parce que cela permet de se concentrer sur la matière, si présente dans l’œuvre du photographe, qu’il s’agisse de la grosse toile d’une jupe, d’un grain de peau, d’une trace de maquillage. A partir des années 1960, celui qui s’était d’abord rêvé peintre revisite son œuvre en effectuant des tirages au platine-palladium, une technique qui offre une infinité de nuances de gris et une plongée dans les textures.

J’ai toujours été fasciné par l’appareil photo. Je le reconnais pour l’instrument qu’il est, mi-stradivarius, mi-scalpel

Irving Penn

En 1972, les mégots de cigarettes provoquent l’incompréhension du public. Si l’artiste parvient à tout magnifier, on ne tolère pas qu’il fasse œuvre avec de vieilles clopes. Le propos pourtant n’est pas là: Alexey Brodovitch, mentor de l’Américain, vient de mourir d’un cancer et Penn entend dénoncer le poison. De fait, ces tiges plus ou moins écrasées et noircies n’invitent pas à la fête. Dans un autre registre et de manière plus implacable, elles évoquent un sexe mou après l’amour.

La rétrospective composée de près de 250 tirages, des vintages tirés par Penn lui-même, passe un peu plus vite sur les natures mortes tardives ou les objets récoltés dans la rue. Si des dessins démontrent que chaque composition est minutieusement préparée, c’est dans l’humain que Penn excelle, et coupé de la vraie vie par un rideau gris. Au final, l’exposition, dont cette seconde partie est moins convaincante, affiche sagement les séries les plus connues du maître sans offrir de découvertes au public averti. Dommage, mais forcément sublime. 


Irving Penn, jusqu’au 29 janvier 2018 au Grand Palais. www.grandpalais.fr

Catalogue de l’exposition aux Editions de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 25 x 31 cm, 372 pages. 

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