Exposition

Isa Genzken, la curiosité d’une punk

Superstar du monde de l’art, célébrée ces dernières années au MoMA et à Venise, l’Allemande de 71 ans expose à la Kunsthalle de Berne un ensemble de maquettes pour des œuvres dans l’espace public, un pan peu connu de son travail. Conversation avec la commissaire Valérie Knoll

Le travail d’Isa Genzken n’a eu de cesse de se transformer depuis quarante ans. A la fin des années 1970, elle produit des sculptures qui s’inspirent de l’art minimal pour mieux le critiquer. Son style se charge ensuite de matériaux, de formes, de figures et de couleurs pour aboutir à ces assemblages joyeusement anarchiques pour lesquels elle est aujourd’hui la plus connue. Mettant de côté l’approche formelle, qui prédominait dans sa rétrospective new-yorkaise au MoMA, en 2013, l’exposition de la Kunsthalle de Berne s’intéresse aux propositions artistiques conçues par Genzken pour l’espace public, et notamment ses maquettes. Près d’une quarantaine de projets – la plupart effectivement réalisés – constituent ainsi le cœur de l’exposition, où ils apparaissent sous forme de maquettes mais aussi à travers divers documents. L’ensemble est augmenté d’une sélection de sculptures, collages, peintures et vidéos.

Les visiteurs coutumiers du style punk et bricolé de l’artiste seront peut-être décontenancés de prime abord par l’austérité visuelle et le sérieux documentaire qui se dégage de certaines salles. Mais justement, l’exposition constitue une excellente introduction à ce travail, parce qu’elle insiste sur ses enjeux conceptuels sans céder trop facilement aux sirènes de la séduction formelle.

Regard narquois

Si Genzken a élargi au cours des années sa palette de médiums, c’est bien son rapport à la sculpture et à l’architecture qui en constitue la colonne vertébrale. A échelle réduite, on découvre donc un ensemble de projets qui ont en partage avec ses sculptures le jeu sur la notion d’échelle, mais aussi un humour grinçant et une immense liberté formelle, comme cette proposition pour le AT&T building de Philip Johnson – icône de l’architecture postmoderne – qui se retrouve affublée d’antennes. Ou la série des sculptures/propositions pour Ground Zero, parfaitement irréalisables. On comprend également que Genzken met en place des stratégies spécifiques lorsqu’elle travaille sur l’espace public, privilégiant l’analyse de l’environnement et les gestes simples à la surenchère accumulative.

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Néanmoins, un même regard narquois sur les stratégies esthétiques du modernisme traverse toute l’exposition, entre critique et célébration, et une même manière d’inclure dans son œuvre, indifféremment, les matériaux et les références les plus nobles comme les plus pauvres et commerciales. L’historienne de l’art Lisa Lee le soulignait déjà en 2013: chez Genzken, on trouve aussi bien Leonardo DiCaprio que de Vinci, Donald Duck que Donald Judd. Entretien avec Valérie Knoll, commissaire de l’exposition et directrice de la Kunsthalle de Berne.

L’exposition est centrée sur les maquettes, mais elle comporte aussi un ensemble d’œuvres qui échappent à cette catégorisation. Comment avez-vous conçu cette sélection?

La sélection d’œuvres montre qu’il existe, dans la pratique de Genzken, une continuité et une cohérence à travers les décennies. Avec les maquettes et les œuvres, on peut suivre le fil de son intérêt pour l’architecture, le potentiel de la sculpture, l’absurde, le monde du commerce, le modernisme, le son et le son des villes, la présence du corps dans le paysage, l’impact de l’art dans l’espace public, les gratte-ciel, les villes comme New York, le jeu avec l’échelle et les dimensions, le pouvoir de l’imagination et de l’association, etc. Elle a inventé, au fil des ans, des formes nouvelles qui semblent marquer des changements radicaux dans son œuvre. Mais en fait, elles s’inscrivent dans une logique interne, une continuité.

Quel est le rôle des films et des vidéos dans l’exposition?

Je voulais mettre de côté la dimension un peu rigide des maquettes et montrer une autre facette d’Isa Genzken, et de sa liberté en tant qu’artiste. La vidéo Pourquoi je ne donne pas d’interviews, à l’entrée de l’exposition, est une manière d’accueillir le public et de montrer l’honnêteté avec laquelle elle évoque ce qui la motive en tant qu’artiste. C’est une conversation très touchante, bien que très simple. Et vous comprenez ce qui est important.

La question de l’échelle est déterminante chez Genzken, entre maquette, sculpture et architecture. Comment l’avez-vous abordée?

Pour commencer, les maquettes – avec les textes explicatifs qui les accompagnent – exigent du spectateur qu’il imagine ce que pourrait donner en grand une proposition qui n’existe qu’à petite échelle, et qu’il la visualise dans un environnement qui ne soit pas blanc et sobre. Dans la pièce principale, l’installation, qui a été montrée à Münster en 2007 sur une grande place, devant une église, prend par exemple une toute nouvelle forme. Et cela montre que son travail fonctionne, qu’il soit exposé en intérieur ou en extérieur, en version monumentale ou réduite. On peut aussi comprendre dans l’exposition comment elle joue avec la question de la dimension dans ses œuvres, par exemple avec Fenster Venloer Strasse («La fenêtre à grande échelle»), ou les sculptures en béton au sous-sol; on les regarde d’en bas, comme des gratte-ciel.

La frontière entre maquette et sculpture est parfois floue…

En effet, dans ce cas, il s’agit de sculptures, mais on pourrait aussi y voir la maquette de quelque chose de plus grand. Et ses propositions pour Ground Zero sont dans la même logique, elles ont un statut entre la maquette/la proposition et une forme plus souveraine de sculpture. Idem avec les Basic Research Paintings. On ne sait pas trop ce que l’on regarde: un paysage photographié depuis un satellite, de la terre brûlée, quelque chose de microscopique ou de macroscopique, un champ infini? Ces frottages viennent en fait du sol en béton de son atelier de Cologne à la fin des années 1980, début des années 1990. Ils sont pour moi le point de départ de l’exposition.

Quelle a été l’implication de l’artiste dans la réalisation de l’exposition?

Elle a réagi à partir de mes propositions. Quelle sélection de pièces? Quelle densité dans l’espace? Je voulais montrer des œuvres et un aspect de son travail moins connus à une audience plus large.

Genzken est une artiste d’une grande importance pour les plus jeunes générations. Elle est une star dans les écoles d’art. Comment l’expliquez-vous?

Elle a un esprit jeune. Elle est curieuse et elle est en phase avec son époque, mais sans chercher à être contemporaine. Elle est maligne, mais n’a pas besoin de surjouer son intelligence dans son travail, elle est honnête et fidèle à ses principes, elle a les pieds sur terre, mais elle est aussi très courageuse. Et elle s’est libérée de nombre des attentes que l’on a à l’égard des artistes. Son travail est stimulant, et plein de complexités, mais en même temps accessible.


«Isa Genzken», Kunsthalle, Berne, jusqu’au 28 avril.

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