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Roman

«Pour Isabel», un manège d’ombre et d’étoiles rêvé par Antonio Tabucchi

Un mandala littéraire, voilà le cadeau de l’écrivain toscan qui ravive des figures du passé. Disparu en 2012, il parle d’outre-tombe, ou peut-être de Sirius. Car il y a de la lumière tout autant que de l’ombre dans ce beau roman

Le manège d’ombres d’Antonio Tabucchi

Un mandala, voilà le cadeaude l’écrivain toscan qui ravive des figures du passé. Disparu en 2012, il parle d’outre-tombe, ou peut-être de Sirius…

Genre: Roman
Qui ? Antonio Tabucchi
Titre: Pour Isabel
Trad. de l’italien par Bernard Comment
Chez qui ? Gallimard, 154 p.

Antonio Tabucchi est mort à Lisbonne il y a deux ans. Mais voilà que sa voix singulière, douce, mystérieuse, se fait de nouveau entendre dans un roman.

Pour Isabel, nous dit Bernard Comment, son traducteur, est un livre délibérément posthume. Son auteur, qui l’a dicté en 1996 en rassemblant des notes prises les années précédentes, a voulu qu’on le publie après sa mort. Même si, explique Bernard Comment, Antonio Tabucchi n’a pas voulu à l’époque donner «trop d’emphase à ce geste». C’est donc une voix venue de la nuit, revenue de là-bas – de Sirius, peut-être? Comme le héros du livre –, qui s’adresse au lecteur par le biais magique de la fiction.

Pourquoi la fiction est-elle ici magique? Parce que Pour Isabel est construit en suivant un motif précis, le mandala. En neuf chapitres, qui sont autant de cercles, de plus en plus resserrés, le narrateur – un certain Waclaw Slowacki, venu de Sirius – tourne autour d’Isabel, figure de femme, énigmatique, aimée et disparue pendant la dictature de Salazar.

Waclaw pose des questions, enquête, retrouve et rencontre l’un après l’autre les acteurs de la vie d’Isabel, ceux qui peut-être savent quelque chose, peuvent le renseigner sur sa mort probable, sur sa disparition, sur ce qu’elle est devenue… Comme dans un mandala, Waclaw progresse de l’extérieur vers l’intérieur, du matériel vers l’impalpable. Le monde qu’il traverse est d’abord tangible, vivant, concret. Restaurant, cafés, prison, banlieue, studio. Le Portugal. On y rencontre une amie d’Isabel, sa nourrice, son gardien de cellule et finalement Tiago, un photographe. Enfin! Voici une photo d’Isabel. Beau butin: «Je la regardai et vis Isabel. Elle portait un long manteau foncé qui descendait jusqu’aux pieds. Elle n’avait aucune expression sur le visage, peut-être une légère surprise. C’était le guichet d’embarquement d’un aéroport…»

L’arrivée de l’image fait basculer le narrateur et sa quête, de l’autre côté du monde. Dès lors, surgissent des fantômes du passé, des voix trouent les ténèbres, d’ironiques chauves-souris – dont Tabucchi n’ignorait sans doute pas le caractère bénéfique pour les Chinois – racontent des histoires, tandis que prophétise, un poète talonné par la mort.

Macao, la montagne, l’Italie. Le mandala se met à divaguer, voyage, se fait de plus en plus mystérieux au fur et à mesure que le centre s’approche. Peut-être y lit-on, aussi, les cercles du Purgatoire et de l’Enfer de Dante qu’il faut traverser pour accéder enfin à une connaissance, voire à la reconnaissance et à la renaissance.

Antonio Tabucchi, parallèlement à la quête du narrateur, déploie tout un quotidien: conversations de bistrot, souvenirs de lectures, promenades, rencontres de hasard. De cercle en cercle, le roman est peu à peu traversé par des ombres et des lueurs fugaces qui troublent le cours du récit. Le lecteur perd ses repères, doit accepter d’entrer dans un univers fantastique où les identités vacillent, où tout devient possible, où le temps et la géographie s’annulent. De Sirius, on a vue sur les Alpes suisses; de la côte italienne, on aperçoit Macao ou Lisbonne. Le mandala devient vaste comme le monde, éternel mais brouillé, comme si le vent et le romancier jouaient à éparpiller les grains de sable qui le composent.

Cette manière de ne pas s’enfermer dans la règle qu’on s’est soi-même donnée fait une bonne part du charme durable de Pour Isabel. Les lecteurs qui aiment Tabucchi et l’ont suivi de livre en livre depuis Nocturne indien, son premier roman et son premier livre traduit en français (Prix Médicis en 1987), retrouveront dans Pour Isabel – plaisir supplémentaire – des personnages et motifs antérieurs.

Isabel notamment, qui, souligne Bernard Comment, hante déjà, en figure de l’absence et du désir, Requiem, roman écrit en portugais, paru dans les années 1990, bâti lui aussi en neuf chapitres; neuf chapitres qui correspondent aux neuf épisodes de la liturgie du requiem. Mais là encore, Antonio Tabucchi chemine en liberté: dans Requiem, comme dans le mandala de Pour Isabel, le parcours est avant tout poétique.

On notera l’humour discret et délicieux de l’auteur, qui écrit et publie de son vivant le «requiem», tandis qu’il envoie d’outre-tombe un «mandala», image de vie et de méditation, pour chanter Isabel après sa mort. Un beau cadeau venu de Sirius, pour éclairer nos lectures.

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Antonio Tabucchi

«Pour Isabel»

«Tiago regarda la photographie avec beaucoup d’attention. ous n’apparaissez pas, dit-il. C’est comme si vous n’existiez pas. En effet, dis-je»
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