Spectacle

Isabella Spirig: «La danse est un espace d’utopie»

Le festival Steps célébrera le beau geste, acrobatique, sensuel ou fragile à partir du 12 avril. Sa directrice Isabella Spirig dévoile les secrets d’une programmation qui fédère tous les deux ans plus de 30 000 spectateurs en Suisse

Au bout de son orteil, une mappemonde. A la tête du festival de danse Steps, biennale soutenue par le Pour-cent culturel Migros, Isabella Spirig est géographe. Quand vient le printemps, elle redessine, avec la précision délicate de Vasco de Gama, les cartes de la tendresse, de l’érotisme, du souci de l’autre à travers un programme qui fait de la Suisse l’embouchure de courants d’Orient ou d’Amérique, d’Afrique ou de Scandinavie.

L’idée de ce rendez-vous qui fêtera, à partir du 12 avril, ses 30 ans? Exalter le mystère du geste, à Bulle comme à Winterthour, à Genève comme à Monthey, à Zurich comme à Annemasse. On se sentira ainsi Coréen avec la Jeon Misook Dance Company, Israélien avec la L-E-V/Sharon Eyal/Gai Behar, Libanais avec la Maqamat Dance Theatre. Vous ne connaissez pas? On peut se fier à Isabella Spirig, elle sait ce qui fait du bien au néophyte comme au spectateur aguerri.

Je privilégie des pièces dont l’invention formelle s’ancre dans la vie, des œuvres qui parlent de nous

Isabella Spirig

Car la danse, pour Isabella Spirig, pourrait bien être cet art où l’aveu de fragilité est gage de géographies stupéfiantes, où la prouesse épouse un idéal, où le spectacle, même quand il trempe dans un encrier endeuillé, conserve un pouvoir de consolation. Dans une première vie, cette Bâloise d’origine a frappé du talon pour cela: danseuse de tango, elle oublie des peines d’elle seule connues à Buenos Aires auprès du maestro Antonio Todero. Elle aime ces appels du pied qui sont des joutes en puissance, ces nuits où le destin s’identifie au soupir d’un bandonéon, ces variations sur un canevas insomniaque.

Ce théâtre d’Argentine où règnent Astor Piazzolla et ses cousins la confirme dans son goût pour les éclairages tamisés. Elle se produit avec sa compagnie en Suisse, en Allemagne et en France. Jusqu’à ce jour de 1998 où cette tanguera nimbée de pudeur rejoint le Pour-cent culturel Migros afin d’y développer la danse. La suite, c’est Steps, la mappemonde qu’elle affole, l’attention à des pièces où le corps, parfois handicapé, s’épanouit hors cadre, un idéalisme affiché aussi, fleur bleue, sourient en coin les mécréants. Et si c’était son talent, de croire qu’un beau geste peut changer la couleur de l’aube?

Le Temps: Le festival Steps attire un peu plus de 30 000 spectateurs dans toute la Suisse. L’objectif initial de démocratiser la danse contemporaine n’est-il pas atteint?

Isabella Spirig: Il y a vingt ans, les directeurs de salles à qui on proposait d’accueillir nos spectacles ne connaissaient, pour la plupart, pas le domaine. Aujourd’hui, j’ai affaire à des patrons de théâtre qui maîtrisent cet art et qui le programment. Quant au public, il s’est diversifié; il a augmenté, le taux d’occupation des salles pendant le festival avoisine les 80%, ce qui est bien, mais la danse reste une discipline intimidante. Je vois souvent en France des familles, parents et enfants, partager le plaisir d’un spectacle de Mathilde Monnier, d’Angelin Preljocaj ou d’Anne Teresa De Keersmaeker. En Suisse, c’est rare.

Quel est votre atout en tant que directrice de Steps?

J’ai un réseau que je n’avais pas il y a dix ans. Ma source d’inspiration comme programmatrice, ce sont les artistes eux-mêmes, avec qui je discute beaucoup en amont des créations.

Sévelin 36, Vidy, le Théâtre du Passage, le Théâtre populaire de La Chaux-de-Fonds, le Forum Meyrin, l’Association pour la danse contemporaine: la plupart des institutions suisses font une place importante au corps, ce qui n’était pas le cas il y a trente ans. Steps sert à quoi dans ce contexte?

Notre signature, c’est d’offrir la plus grande variété possible pendant trois semaines. Je voudrais que le public comprenne que la danse contemporaine n’est pas un style, qu’elle parle de la société, de nous, des événements qui fracturent nos vies, mais pas sur un mode accablé. Il peut y avoir un émerveillement, même quand le sujet est grave.

C’est le cas par exemple de la pièce présentée par la troupe canadienne Kidd Pivot. Il est question de la disparition d’un enfant…

Oui, la chorégraphe Crystal Pite s’attaque dans Betroffenheit à cette douleur que représente la mort d’un enfant pour sa famille. Mais la pièce suggère la reconstruction des parents, ce processus qui d’un choc peut conduire à autre chose. La Genevoise Cindy Van Acker s’inspire elle aussi d’un drame pour sa création, Speechless Voices, en première mondiale à Vidy. Elle a beaucoup travaillé avec le musicien électronique finnois Mika Vainio, qui est décédé brutalement au mois d’avril passé. Sa famille lui a donné l’autorisation d’utiliser sa musique, manière pour elle de poursuivre le dialogue avec son ami. Je privilégie ce genre de pièces, des œuvres qui allient virtuosité et propos, dont l’invention formelle s’ancre dans la vie.

Le courage est le thème de cette édition. Que voulez-vous transmettre par là?

Il y a deux ans, lors de la précédente édition, nous vivions dans l’incertitude. Le terrorisme frappait, on ignorait qui présiderait les Etats-Unis, la France. Aujourd’hui, on ne peut pas dire que le monde va mieux. Mais les artistes nous invitent à ne pas en avoir peur. C’est l’une de leurs fonctions essentielles. Un chorégraphe comme Sidi Larbi Cherkaoui, qui présente deux pièces – Noetic et ICON –, l’une avec le GöteborgsOperans Danskompani, l’autre avec sa structure Eastman, apporte une réponse en mixant les traditions, quitte à les renouveler, les langages. Il construit un espace où la cohabitation des différences n’est pas une poudrière, mais une chance. Il faut une foi dans l’humanité et un courage pour oser ces alchimies. La scène est un lieu d’utopie.


Les bons plans romands d’Isabella Spirig

Noetic/ICON, de la GöteborgsOperans Danskompani/Eastman

«Par ses racines belges et marocaines, Sidi Larbi Cherkaoui est naturellement porté vers le métissage des langages. Pour ces deux pièces, il a travaillé avec le sculpteur Antony Gormley. Chacune de ces œuvres représente une dimension de notre vie, Noetic se veut plus abstrait, ICON au contraire très matériel, avec 3,5 tonnes de glaise sur scène. Tout ce que fait Sidi Larbi est puissant.»

Genève, Bâtiment des forces motrices, 19 et 20 avril; Fribourg, Théâtre de l’Equilibre, 24 et 25 avril.


Love Chapter 2, de la compagnie israélienne L-E-V.

«Gai Behar est issu de l’underground israélien et Sharon Eyal est l’une des étoiles de la Batsheva Company. Ils mélangent ici pop sensuelle et techno, ce qui a le don d’attirer un public très jeune, mais pas seulement. William Forsythe dit de Sharon Eyal qu’elle renouvelle le ballet. C’est le genre de compliment qui pose une artiste.»

Morges, Théâtre de Beausobre, 20 avril; Monthey, Théâtre du Crochetan, 24 avril; Annemasse, Château Rouge, 26 avril.


Everyness, de la compagnie Wang Ramirez

«La Germano-Coréenne Honji Wang et le Franco-Espagnol Sébastien Ramirez forment un couple dans la vie comme sur scène. Dans Everyness, ils mélangent art martial, hip-hop et danse. Le duo parle de l’amour, des étapes par lesquelles un couple passe, de la passion à la tendresse. C’est frais, beau et généreux.»

Berne, Dampfzentrale, 3 mai; La Tour-de-Trême, salle CO2, 5 mai.


Bow, de la Jeon Misook Company

«Jeon Misook est une figure charismatique de la scène sud-coréenne, mais elle se fait rare. Elle a très peu de spectacles à son actif. Elle se distingue par la délicatesse de sa gestuelle, son attention à des gestes qui peuvent paraître ordinaires. Elle aspire le spectateur dans une temporalité lente et douce.»

Monthey, Théâtre du Crochetan, 22 avril; Zurich, Gessnerallee, 25 avril.


Steps, du 12 avril au 5 mai, www.steps.ch/fr

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