Musique

Isabelle Adjani: «Je ne suis qu’une humble «mélophile»

La comédienne se lance pour la première fois dans une création avec orchestre dont elle sera la soliste parlante. Entretien écrit avant le concert

D’Isabelle Adjani, on connaît et reconnaît l’immense comédienne et la femme d’engagement. Genève va la découvrir dans une nouvelle relation intime à la musique. L’actrice apparaît ce soir, au concert d’ouverture du Geneva Camerata, dans un programme inédit placé sous la direction de David Greilsammer. Avant que la soprano Patricia Petibon n’occupe la deuxième partie de soirée, Isabelle Adjani intervient pour la toute première fois dans une œuvre musicale. Elle incarne Ismène, sœur d’Antigone, dans la création mondiale d’une commande du Geca faite au compositeur Javier Muñoz Bravo.

Un événement à tous niveaux, puisque jamais l’artiste de cinéma et de théâtre n’avait abordé une scène orchestrale. Cette grande première l’a fascinée, et enthousiasmée. Elle a désiré répondre à des questions envoyées par écrit. Sa générosité et sa précision de plume n’ont d’égales que la douceur et la gentillesse de son accueil téléphonique, pour valider son texte. Le voici, à la virgule près.

Le Temps: Comment et quand ce projet de création d’«Ismène» s’est-il dessiné, et qu’est-ce qui en a motivé votre participation?

Isabelle Adjani: Avec Micha Lescot, ami et inoubliable interprète d’Ivanov de Tchekhov dans la mise en scène de Luc Bondy, nous avions créé l’an dernier, au Festival d’Avignon dans la cour du Musée Calvet, une lecture d’Ismène à deux voix. Ma motivation tient dans la beauté de la langue de son auteur, Yannis Ritsos.

Vous êtes une femme de texte et d’image. Quelle place tient la musique dans votre vie?

Texte et image sont indissociables de la musique, ne serait-ce que par le rythme, et par les sons (je me souviens d’Hélène Grimaud qui parlait de couleurs pour les sons). C’est l’essence de toute poésie, qui se révèle dans les Voyelles de Rimbaud et chez Baudelaire avec Correspondances. De la musique avant toute chose… Les poètes traduisent ce que la musique représente pour moi: une source inépuisable d’inspiration. Elle a un pouvoir d’évocation et de transcendance qu’aucun autre art ne peut atteindre. Elle convoque l’intime en nous pénétrant, elle habite notre corps autant que notre esprit, elle nous transporte, elle nous transforme et puis elle nous abandonne.

D’où ce besoin d’écouter, de réécouter et d’écouter encore les musiques et les chansons que j’aime. Je suis d’ailleurs la marraine du festival lyrique Eva Ganizate, fondé il y a à peine quelques années, et qui a lieu chaque été dans le délicieux village médiéval de Saint-Benoît-du-Sault. Mais ne me croyez pas une mélomane, je ne suis qu’une humble «mélophile» (rires)… Et je reste bouche bée devant le talent majestueux d’une artiste lyrique comme Patricia Petibon…

Quel rapport entretenez-vous avec le poème de Yannis Ritsos? Comment vivez-vous l’adaptation de Valérie Six?

J’adore ce personnage d’Ismène, qui fut totalement phagocyté par ceux de sa sœur Antigone et d’Œdipe, dans le mythe fondateur de la tragédie familiale, comme dans ses adaptations théâtrales depuis l’Antiquité. Dans le poème de Yannis Ritsos, que Valérie Six m’a fait découvrir, surgit celle qui a été exclue de la mort héroïque et acharnée, celle qui semble avoir choisi la vie par défaut. Ce qui me touche en Ismène, et à quoi je pourrais m’identifier, c’est sa discrétion qui n’est qu’une absence comme celle qu’imposent parfois certaines épreuves. 

Valérie Six m’a plongée dans l’œuvre de Ritsos, ce poète grec souvent emprisonné qui s’est opposé aux dictateurs, aux fascismes. Grâce au compositeur Javier Muñoz Bravo et au chef d’orchestre David Greilsammer, c’est l’essence de la tragédie grecque, composée de chants et d’odes, ainsi que du choryphée, qui réapparaît. On y retrouve ce que Ritsos appelait la «grécité», ces mythes indissociables de la musique archaïque.

Comment ressentez-vous la partition de Javier Muñoz Bravo?

Dans sa musique, il existe un écho immédiat à la poésie de Ritsos: on ressent le chaos, la dissonance qui cherche à se faire entendre et à s’adoucir pour être écoutée. Et puis on est subitement pris par la lumière et ses oscillations. L’équilibre de cette composition est fragile, précaire, comme l’incertitude d’Ismène. Il y a une immanence qui est celle de la vie, un big bang permanent, que la direction de David Greilsammer recrée avec une subtilité fascinante.

Une création de ce type, où vous êtes directement impliquée dans le processus créatif, est une grande première pour vous. Que vous apporte cette pratique?

C’est une sorte de conspiration artistique pour créer un moment unique, une installation éphémère de l’instant… où chacun doit contribuer à l’aventure, ici unique, avec une très grande précision pour ne pas échouer.

Les contraintes musicales sont-elles difficiles à assimiler, ou au contraire vous stimulent-elles? Comment vous y adaptez-vous?

J’apprends à trouver mes marques, car à la différence du théâtre, il ne s’agit pas d’un rôle. Là, je suis une parole, une voix… Avec mon corps qui n’est qu’un des instruments qui jouent la partition. Je me dis «laisse-toi porter pour porter l’ensemble, ne te laisse pas dépasser, déborder».

Comment avez-vous abordé et travaillé Ismène et quelles influences vous ont inspirée?

Pour aborder Ismène, je me tiens éloignée des grandes figures de la Tragédie qui sont condamnées au pire dès qu’elles mettent le pied sur scène (rires). Phèdre en est peut-être le meilleur exemple: «Soleil, je viens te voir pour la dernière fois.» Je préfère me tourner vers des héroïnes du compromis, qui continuent à vivre malgré la douleur, malgré l’impossibilité d’assouvir leur désir. Comme Bérénice par exemple. C’est ce courage-là qui m’inspire. Ce n’est ni de la résignation, ni de la lâcheté, mais une forme de bravoure et de sagesse.

Quand vous vous êtes lancée dans ce projet, avez-vous convoqué dans votre arène intime des auteurs ou metteurs en scène disparus ou proches? Je pense à Patrice Chéreau notamment, avec votre «Reine Margot»…

Je songe à des textes de Marguerite Duras. Un barrage contre le Pacifique, pour la détermination à sauver une existence, même dure, voire pitoyable, contre vents et marées. La douleur, pour la terreur de l’enfermement dans un camp de la mort. Mais également à Françoise Sagan pour sa bouleversante capacité à écrire et décrire avec légèreté la souffrance et la tristesse.
Patrice Chéreau aurait pu être attiré par la mélancolie d’Ismène. Je pense à lui, à travers Ritsos. Il est une présence bienveillante, un frère de scène aimant.

Quels sont ceux qui vous accompagnent toujours et quelles empreintes vous laissent-ils?

Je me refuse à convoquer les fantômes, et c’est peut-être en ça que je ressemble à Ismène. Je les laisse venir à moi dans les souvenirs des jours heureux. Nos blessures sont toujours présentes. Nous apprenons à vivre avec, mais en tentant de révoquer leurs tourments tout en les évoquant par l’analyse ou par la sublimation, c’est selon. Comme pour Ismène, ceux qui m’accompagnent ainsi sont trop nombreux pour que je n’en évoque que quelques-uns.

Quelles sont vos œuvres de vie et de chevet?

Impossible de répondre sans tomber dans une liste à la Prévert…
Sur ma table de chevet en ce moment, il y a des enregistrements de Britten, Chostakovitch, Bruckner, Bach, Purcell (et oui, j’aime la musique baroque). Et à lire, La fin du courage de Cynthia Fleury et Qui a tué mon père d’Edouard Louis. Le premier ouvrage donne le courage d’en finir avec le découragement. Le second réveille notre vigilance sur les effets désastreux de décisions politiques prises par des personnes qui ne sont pas concernées et n’en subissent aucune conséquence…

Dans vos combats, lesquels ajouter à ceux pour les femmes, le climat, les migrants?… Gardez-vous espoir en l’humanité?

Ai-je la trempe d’une guerrière de l’espoir? En tout cas, je défends la rébellion féministe et je pétitionne pour Greenpeace et SOS Méditerranée. Comme tous ceux qui tentent de vivre en conscience, le réchauffement climatique, la lutte contre les douze vaccins obligatoires en France, ou contre le glyphosate, m’obsèdent.

Inoculer des maladies pour faire prospérer Big Pharma est devenu un programme gouvernemental. Ce sont ces nouvelles dictatures qui menacent de détruire notre santé et celle de la terre. Car il devient insensé d’oublier que nous sommes un petit bout de terre sur pattes, sur cette planète. Aujourd’hui tous ces combats doivent se rejoindre car ils reposent sur les mêmes valeurs pour changer le monde, ou plutôt tenter de le sauver.

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