Genre: Biographie
Qui ? Valérie Cossy
Titre: Isabelle de Charrière. Ecrire pour vivre autrement
Chez qui ? PPUR, coll. Le savoir suisse, 142 p.

Quand le jeune Benjamin Constant fait la connaissance d’Isabelle de Charrière, il est subjugué par «l’esprit supérieur» de cette femme. Il a 20 ans, elle, 47. La liaison qui se développe entre eux est aussi «bizarre» que les autres aspects de la vie de cette Hollandaise. Pendant longtemps, la gloire de son amant a occulté l’importance de l’œuvre et de la destinée de cette figure originale et audacieuse; d’autant plus que Constant la quitta pour une femme plus célèbre, Germaine de Staël. Elle est donc restée longtemps dans les marges de l’histoire littéraire. Il a fallu qu’un professeur de Neuchâtel, Philippe Godet, la tire de l’oubli au début du XXe siècle, et qu’une équipe de spécialistes du XVIIIe siècle entreprenne la publication de ses Œuvres complètes – dix volumes publiés entre 1979 et 1984 chez un éditeur néerlandais. Dans une étude pleine d’empathie, Valérie Cossy, professeure associée en études genre à l’Université de Lausanne, lui rend justice en situant son parcours dans le contexte de l’époque, peu amical aux femmes d’esprit.

Tout, chez Isabelle de Charrière, est décalé. Elle est née Belle de Zuylen, dans une famille qui allie la noblesse traditionnelle à l’esprit d’entreprise de la bourgeoisie marchande montante. «Hollandaise et protestante, républicaine dans l’âme», elle n’a pas le culte de la noblesse. Sa langue d’expression est le français, ce qui la marginalise par rapport à son pays d’origine. Quand ce beau parti se résout enfin au mariage, c’est avec un Suisse, Charles-Emmanuel de Charrière, avec lequel elle vivra à Colombier, donc à l’écart de Paris et de la reconnaissance littéraire. C’est là qu’elle développera une œuvre originale – romans, nouvelles, essais – et une vaste correspondance, avec, entre autres, Constant d’Hermenches, un esprit audacieux, mais pas plus qu’elle, éprise de liberté et d’égalité entre les sexes et les classes, toujours en lutte contre les préjugés. Une romancière qu’on compare à Jane Austen, avec son sens de l’ironie.

Valérie Cossy analyse ses romans majeurs – Les Lettres neuchâteloises, Les Lettres de Mistriss Henley, Les Lettres écrites de Lausanne et Caliste (qui inspira Corinne à Madame de Staël). Elle souligne la simplicité d’un style nourri aux classiques, la précision du montage, la complexité des relations et l’ouverture très moderne: «Son sujet de prédilection, c’est le développement de l’individu au sein de conventions sociales qui ne lui correspondent pas, qu’il doit simultanément comprendre et dépasser pour qu’elles ne l’écrasent pas.» Rousseau fut pour elle une source d’inspiration majeure, dans sa recherche d’égalité, ce qui ne l’empêcha pas d’écrire un pamphlet à la défense de Thérèse Levasseur, la mère de ses enfants. Une œuvre à lire «à la lumière du XXIe siècle». I.R.