Une passion confinée. Et puis le 11 mai passé, une joie volcanique. Ce jour-là, musées et bibliothèques rouvraient et Isabelle Chassot se sentait revivre. Au téléphone, la directrice de l’Office fédéral de la culture (OFC) ne l’exprime pas tout à fait ainsi, mais on devine le feu sous le velours de la fonction. Le même qui a submergé, mercredi, l’ancienne conseillère d’Etat fribourgeoise quand le Conseil fédéral a annoncé la fin de l’entracte pour les cinémas et les théâtres.

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A la tête de l’OFC depuis 2013, cette marcheuse d’altitude affronte la plus grave crise que le monde culturel suisse ait connue depuis la dernière guerre. Les professionnels de la création sont pour beaucoup K.-O. debout. Et les pressions politiques seront fortes dans les mois qui viennent pour opérer des coupes dans le domaine. Dans l’ombre, fonction oblige, Isabelle Chassot sait qu’il faudra être endurante et perspicace comme Ulysse.

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Le Temps: Comment avez-vous vécu cette période de confinement?

Isabelle Chassot: Comme l’ensemble de la population, j’ai vécu durement l’impossibilité d’aller en librairie, au cinéma, au théâtre, au concert, évidemment. Cette situation a ébranlé des certitudes. Je croyais un certain nombre de choses acquises. Je me suis rendu compte que tout pouvait disparaître en un jour. Etrangement, ça a été salutaire.

Pourquoi?

Nous avons réalisé la valeur de cette création. La culture offre ceci d’unique: l’émotion collective et l’échange. Or tout cela est aussi précieux que fragile.

Avez-vous fait face à des demandes auxquelles vous n’auriez pas imaginé devoir répondre en tant que directrice de l’OFC?

Le Conseil fédéral annonçait le 16 mars la fermeture des institutions. Conscient de la gravité des conséquences de la crise pour le secteur culturel, il nous donnait dans la foulée le mandat de préparer des mesures pour le soutenir. Je n’aurais pas imaginé que nous puissions le faire aussi vite. A peine avions-nous élaboré un projet que nous l’envoyions en consultation aux cantons. Ils ont pris position en une demi-journée, du jamais vu! C’est ainsi que nous avons eu une ordonnance sur laquelle le Conseil fédéral a pu s’appuyer pour mettre le 20 mars déjà 280 millions à la disposition de la culture. 280 millions, c’est plus que le budget annuel du message culture [programme du Conseil fédéral sur quatre ans]!

Les milieux culturels estiment pourtant que c’est insuffisant en regard de ce que touchent d’autres secteurs, l’aviation par exemple. La Confédération pourrait-elle augmenter cette aide dans les mois qui viennent?

Il faut d’abord rappeler que seuls la culture et le sport bénéficient d’un soutien à fonds perdu de la Confédération. Tous les autres domaines bénéficient de prêts qui devront être remboursés. Et puis en réalité, ce sont bien plus que 280 millions.

Comment ça?

L’un des instruments de soutien est l’indemnisation des pertes financières pour des manifestations annulées ou reportées. Or, cette aide est financée à parts égales par les cantons et la Confédération. Chaque franc que celle-ci met va susciter un franc supplémentaire des cantons. Cela représente aujourd’hui un montant de 475 millions de francs.

Est-ce un plafond?

Non. Le Conseil fédéral a indiqué que les 280 millions constituaient une première étape. Il nous a chargés d’évaluer en continu les besoins. Nous lui avons fait un premier état des lieux le 13 mai. Il a alors accepté que nous proposions une augmentation de 50 millions pour les indemnisations de manifestations. Cela doit être discuté au parlement la semaine prochaine.

Et après?

Les aides pour la culture sont en vigueur jusqu’au 20 septembre. Le Conseil fédéral doit se pencher prochainement sur un projet de loi urgente qui permette de prolonger ces mesures après ce délai. Nous préparons actuellement les éléments nécessaires. Nous sommes pleinement conscients que les acteurs culturels ne pourront pas reprendre leurs activités comme avant le Covid-19. Il faudra du temps pour cela, au moins jusqu’en 2021.

Cette crise entraîne une casse sociale, avec des centaines d’intermittents au chômage. L’association Action Intermittence demande une prolongation du délai-cadre de deux à quatre ans pour l’obtention des allocations-chômage. Trouvez-vous ce type de demande légitime?

La crise a révélé la situation de précarité de nombreux acteurs culturels, en particulier les intermittents. Cela ne nous surprend pas. Le message culture, élaboré avant la crise, faisait déjà de la rémunération des professionnels une priorité. Avec Pro Helvetia, nous voulons travailler là-dessus et engager villes et cantons dans cette discussion. Une sécurité sociale se construit: c’est la responsabilité commune de ceux qui financent l’activité culturelle et de ceux qui en sont les acteurs.

Cela dit, nous sommes très conscients de la situation critique que vivent certains acteurs culturels. C’est pourquoi le Conseil fédéral a mis sur pied une aide d’urgence, qui permet de couvrir leurs besoins existentiels. Les demandes sont gérées par Suisseculture Sociale.

Le Conseil fédéral a annoncé la réouverture des salles de spectacle, le 6 juin. O joie! Sauf que beaucoup de directeurs de théâtre s’inquiètent. Ils craignent la fin des aides exceptionnelles et se demandent comment les artistes vont travailler, corsetés qu’ils seront par les règles sanitaires. Les comprenez-vous?

Cette reprise est une très belle nouvelle. Qui aurait dit, il y a encore quelques semaines, que nous aurions un été culturel! J’ai été surprise, et même triste, d’entendre des responsables prôner le maintien de la fermeture des institutions jusqu’après l’été. Je ne méconnais pas les difficultés, mais la réouverture d’un lieu culturel est porteuse de tant de symboles et d’espoir, surtout après une telle période. L’idée de pouvoir retourner dès le 11 mai au musée et dans les bibliothèques était déjà à mes yeux une fête.

Mais les conditions de travail risquent d’être compliquées?

L’Office fédéral de la santé publique va donner des indications qui concerneront aussi bien le public que le travail des acteurs sur scène ou en coulisse. La créativité de ces professionnels et leur envie de créer à nouveau sont telles qu’ils vont trouver des solutions pragmatiques aux problèmes concrets qui se posent.

Le message culture approuvé fin février par le Conseil fédéral doit-il être remanié?

Ses orientations stratégiques, à savoir la cohésion sociale, la participation culturelle, la création et l’innovation, avec un accent mis sur la numérisation, ne sont pas remises en cause par la crise, elles sont bien au contraire légitimées. Il faudra certainement privilégier certains thèmes, tels que la participation culturelle, avec la réappropriation par le public des lieux culturels, ou la rémunération des artistes.

Que diriez-vous d’assises nationales de la culture, histoire d’amorcer le redressement?

Ce qui fonctionne dans notre pays, à mon avis, c’est plutôt un dialogue soutenu et continu avec tous les acteurs concernés, cantons, villes, milieux culturels, organisations culturelles, fondations, pour résoudre la grande diversité des problèmes qui se posent.

Il faut donc être pragmatique?

Oui, mais le pragmatisme ne signifie pas l’absence de vision. Et il faut être réaliste: nous voulons des solutions et nous n’avons pas cinq ans pour les trouver.

Les éditeurs sortent exsangues de la crise. Or la Confédération ne les aide pas. Pourquoi?

Il est faux de dire qu’elle ne les aide pas. Les éditeurs jouent un rôle capital dans la richesse de notre terreau littéraire et intellectuel. La question est celle du type d’aide proposé. Je l’ai dit, le Conseil fédéral a octroyé au sport et à la culture des aides à fonds perdu, mais dans un cadre strict: les bénéficiaires devaient être ceux qui pâtissaient de l’interdiction de manifestations ou de la fermeture de lieux culturels. Les éditeurs ne se sont pas vu interdire d’exercer leurs activités. Comme d’autres acteurs économiques, les libraires par exemple, ils peuvent recourir aux prêts bancaires garantis par la Confédération.

Les librairies ont beaucoup souffert aussi…

Je sais combien leur situation est difficile et la crise les a encore affaiblies. Je voudrais ici appeler les lecteurs et les lectrices à acheter leurs livres dans une librairie. Certains libraires ont fait pendant ces semaines de confinement un travail extraordinaire pour répondre à nos besoins.

Le monde du cinéma a été secoué. Peut-on imaginer un effort particulier en 2021 pour le relancer?

Le cinéma peut bénéficier de l’ensemble des mesures spécifiques pour la culture, par exemple d’indemnisations pour les tournages reportés. Nous avons en outre revu les critères de soutien de l’OFC, afin de les adapter à la situation. Notre intérêt est que les tournages reprennent rapidement pour qu’il y ait de nouveau une offre de films et que les productions ne sortent pas toutes en même temps.

Comment redonner envie au public de vivre un spectacle, un concert?

La culture est un besoin, pas un luxe. Le peintre Gerhard Richter dit que l’art est la plus haute forme d’espoir. J’ai la conviction que les responsables des institutions et les artistes nous donneront cet espoir-là, le besoin d’avoir besoin. Il nous appartient à nous, public, de faire confiance aux professionnels, à leur volonté de respecter les consignes sanitaires du Conseil fédéral.

En France, Emmanuel Macron prône une politique de commandes publiques pour soutenir la création. Pensez-vous que villes et cantons devraient adopter cette approche pour permettre à la branche de se relever?

Je suis sensible à la qualité des discours, mais plus encore aux actes. La Confédération, les cantons et les villes ont réagi le 20 mars déjà. Ils ont rassuré les milieux culturels en maintenant les subventions. Le Conseil fédéral et le parlement ont mis en place un paquet de mesures; les cantons, Suisseculture Sociale et les organisations culturelles d’amateurs travaillent d’arrache-pied pour traiter les milliers de demandes qui leur parviennent. Et nous préparons la suite. Je pense que c’est à ces actes-là qu’on mesure une politique par temps de crise.

La période a favorisé une consommation culturelle digitale. Serions-nous en train de changer d’ère?

Les arts vivants ont clairement misé sur une production numérique. C’était impressionnant et admirable. Je suis certaine que cette activité perdurera mais elle ne remplacera pas le choc, la beauté, le trouble suscité par la présence d’un artiste, musicien, danseur, chanteuse. La culture restera une histoire d’échange, de dialogue. La période que nous venons de vivre a montré que nous avons besoin d’émotions collectives.

Quelles sont les initiatives d’artistes qui vous ont paru exemplaires pendant cette période?

Je citerai l’offre de la Cinémathèque suisse d’ouvrir son patrimoine de films. Mais aussi la manière dont le festival Visions du Réel est allé à la rencontre de son public en proposant les documentaires sur son site. Les Journées littéraires de Soleure se sont réinventées en ligne. Sur un plan personnel, j’ai pris plaisir à écouter Renaud Capuçon, nouveau chef de l’OCL, donner ses concerts durant ses cinquante-six jours de confinement. J’y ai vu un exemple de partage.

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Que dites-vous à ceux qui estiment que la culture ne saurait être une priorité compte tenu de la situation économique?

Je répondrai que c’est maintenant qu’il faut investir dans le domaine. Dans vos colonnes, le sociologue Frédéric Martel a très bien montré que la culture est au cœur d’un écosystème économique, qu’elle génère des emplois et des revenus, notamment pour le tourisme. Mais c’est sur un autre plan que je souhaite également argumenter. La culture est la matière première de notre présent: les artistes nous invitent à interroger notre humanité, nos conduites individuelles ou collectives, nos valeurs. Dans un pays multilingue comme le nôtre, l’investissement dans la culture est une contribution à la compréhension mutuelle, à la cohésion sociale. Y renoncer en période difficile est fondamentalement contraire à l’idée suisse.


Questionnaire de Proust

Quel est l’endroit en Suisse où vous rêvez de passer vos vacances d’été?

Dans ma résidence secondaire à Charmey. Je me réjouis de faire le tour des Gastlosen. Je citerai aussi le val Müstair, dans les Grisons. C’est un endroit inspirant, avec une abbaye carolingienne au fond de la vallée.

Votre prochaine sortie culturelle? Un concert, le 6 juin. La musique m’a tellement manqué.

Votre livre de chevet? «Pensées sous les nuages» de Philippe Jaccottet. Et «Requiem» d’Anna Akhmatova que je lis et relis.

Avec quelle musique vous levez-vous? Avec les informations, sur La Première! Le week-end, j’écoute du baroque, Bach en particulier.

L’artiste qui vous réconcilie avec l’humanité? Jean-Sébastien Bach. C’est celui que je mets le plus souvent lorsque j’ai besoin de me recentrer.

Si vous étiez une héroïne ou un héros de fiction? Achille dans l’Iliade. C’est le héros faillible, c’est-à-dire humain, par excellence.


Bio express

1965 Elle naît à Morges d’une mère autrichienne et d’un père fribourgeois.

1991 Elle est élue au Grand Conseil à Fribourg.

2001 Elle devient conseillère d’Etat, responsable notamment de l’Instruction publique.

2013 Elle prend la direction de l’Office fédéral de la culture.

2020 Accidentée en janvier, elle est obligée de travailler à domicile. Elle a subi un double confinement, selon son expression.