Portrait

Isabelle Gattiker, le cinéma format mondial

Depuis trois ans, la productrice dirige le Festival du film et forum international sur les droits humains qui commence aujourd’hui, à Genève. Portrait d’une passionnée qui appartient à une famille tournée vers l’ailleurs

C’est une flèche, une comète. Une tête bien pleine dans une tête bien faite. Et jolie avec ça. Une coupe à la garçonne, des yeux bleus horizon, une allure d’aventurière. Jusqu’au 19 mars, Isabelle Gattiker, 38 ans, dirige sa troisième édition du Festival du film et forum International sur les droits humains (FIFDH), à Genève. Un rendez-vous qui allie projections de films politiquement engagés et discussions. Ce n’est pas, et de loin, sa première entreprise de taille. La belle a déjà été assistante d’Amos Gitaï et productrice de films. Et encore. Depuis quinze ans, la jeune femme est amoureuse d’un architecte et scénographe avec qui elle a eu deux garçons de 6 et 4 ans. Ulysse et Adam. Des prénoms forts pour un destin qui s’annonce forcément remuant.

Un grand-père militant anti-nazi

Car oui, dans la famille Gattiker, on remue de génération en génération. Le grand-père d’Isabelle? Reto Caratsch, une célébrité dans le monde du journalisme et de la résistance. Le Grison était correspondant pour la Neue Zürcher Zeitung, à Berlin, de 1933 à 1940, en pleine tourmente nationale-socialiste. Il a dû son salut à un départ précipité après avoir publié un article sur les groupes nazis basés à Zurich qui a fâché au sommet. Nommé ensuite correspondant politique de la NZZ à Paris, l’intellectuel a poursuivi pendant vingt ans son travail de guetteur tout en publiant en romanche des satires et des romans policiers. La directrice du FIFDH avait six mois lorsque ce grand-père maternel a disparu, elle l’a à peine connu. Mais elle a hérité de sa bibliothèque pléthorique et, grâce à lui, dévorait Molière et Victor Hugo à 8 ans. De quoi déjà définir un territoire.

Trois ans dans l’insécurité de Bogota

Plus encore, la jeune femme est la fille de son père, Heinrich Gattiker. Diplomate «doté d’un immense sens de l’humour», ce fils de deux pasteurs zurichois a offert à sa famille un destin hors du commun. Berne, Rome, Paris, Bogota, l’enfance d’Isabelle et de ses deux petits frères se suit d’abord sur une carte du monde. Avec les secousses relatives à ces déplacements, Bogota, en tête, évidemment. Isabelle y a habité de 11 à 15 ans. «C’était au début des années nonante, la ville était en pleine guerre des cartels. On vivait dans les attentats, les coups de feu et les enlèvements permanents. Mes parents avaient beau cacher leur peur, ce climat violent m’a montré la fragilité de l’existence et m’a enseigné à profiter de chaque instant». Côté études, Isabelle fréquentait le Lycée français. «C’était le QG des intellectuels de gauche, mais, malgré son nom, personne ne parlait français en dehors des cours! J’ai appris l’espagnol à toute allure pour m’intégrer.» L’adolescente n’en était pas à sa première intégration accélérée. Initiée au Berntütsch dans sa petite enfance, Isabelle s’est formée à l’Italien, ou plus exactement, au Romanaccio à 4 ans, lorsque sa famille s’est installée dans la capitale italienne. Pour la directrice, communiquer n’est pas un à-côté, c’est un pilier.

L’échange au centre

«Oui j’aime parler, je suis une bavarde, reconnaît l’intéressée. J’aime écouter aussi, comprendre les autres, m’y adapter. Je suis curieuse, j’adore la vie, passionnément, je ne m’ennuie pas un seul instant.» Isabelle Gattiker donne le vertige lorsqu’elle évoque tout ce qu’elle a déjà accompli à 38 ans. Sa culture cinématographique? Acquise à Strasbourg, lorsque son père est devenu ambassadeur dans la ville européenne. Elle avait 15 ans et ne se consolait pas d’avoir quitté l’intensité de Bogota. «Je me suis réfugiée dans les salles obscures et j’ai dévoré tous les films qui passaient. A commencer par les classiques, les films d’auteurs. J’allais à l’Odyssée, seul ciné-club du lieu.»

38 ans et déjà trois vies, au moins

Ses liens avec le FIFDH? «Ils remontent à la création de la manifestation. A 23 ans, après une licence en histoire à l’Université de Genève, j’ai fait un stage au Festival Tous écrans, alors dirigé par Léo Kaneman. En novembre 2002, Léo m’a parlé de son idée d’un festival de films et de débats autour des droits de l’homme. On a travaillé comme des fous pendant quatre mois et, en mars 2003, la première édition a vu le jour. A 24 ans, j’étais le numéro deux du rendez-vous. Autant dire que les gens étaient surpris!»

Sa collaboration, enfin, avec le cinéaste israélien Amos Gitaï? «Je l’ai également rencontré à Tous écrans. On a tout de suite sympathisé. Je suis devenue son assistante en 2005, après trois ans de FIFDH. Une aventure dingue. Je m’occupais de toutes ses affaires coordonnais tous ses projets: la production sur les tournages, ses rétrospectives, ses coffrets DVD, etc. Si Léo Kaneman m’a transmis sa vision de l’engagement et ses valeurs, Amos m’a appris le métier de producteur. Il était exigeant, généreux et infatigable.»

Témoin indésirable, un carton

Une qualité, l’énergie, que la belle a mise à profit lorsqu’elle a produit des films en son nom propre. Avec, très vite, un carton: «Témoin indésirable», de Juan José Lozano. Ce film sur Hollman Morris, journaliste colombien qui enquêtait sur la guerre civile et les cartels de la drogue, a gagné le Grand Prix SSA, au Festival Visions du Réel, en 2008. «Je l’ai beaucoup répété aux élèves cinéastes de l’ECAL et de la HEAD: pour se lancer avec un producteur, le cinéaste doit non seulement trouver quelqu’un qui adhère à fond à son propos, mais également imaginer pouvoir passer une année avec lui sur une île déserte, car le lien est très très fort!»

On s’imagine bien passer une année sur une île déserte avec Isabelle Gattiker. Sa vivacité et sa curiosité pour les autres en font une interlocutrice passionnée et passionnante.


Profil

1978: Naît à Berne

1989: Emmenée par le père diplomate, la famille déménage à Bogota

2003: Co-fonde avec Léo Kaneman le FIFDH à Genève

2005: Devient l’assistante du cinéaste israélien Amos Gitaï

2007: Exerce la profession de productrice

2015: Prend la direction du FIFDH


Le FIFDH, jusqu’au 19 mars, dans 43 lieux de Genève. www.fifdh.ch

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