Littérature

Isabelle Hausser, écrivaine ambassadrice

Elle suit son mari, ambassadeur de France, à travers le monde. Etablie aujourd’hui à Berne, elle séjourne à Damas entre 2006 et 2009. La Syrie et Bachar el-Assad lui ont inspiré «Les Couleurs du sultan», roman qui retrace l’irrésistible ascension d’un apprenti despote

sabelle Hausser se souvient comme si c’était hier de ce vendredi 18 mars 2011, lorsqu’elle a reçu un mail en provenance de Damas. Elle clique sur le lien: il mène aux images de manifestants criant «houria!» (liberté) à leur sortie des Omeyades, la grande mosquée de la capitale. Ce sont les tout premiers signes de révolte. La romancière éprouve alors «un bonheur fou»: «Enfin, les gens avaient le courage de se soulever. Ils savaient ce qu’ils risquaient.» «Je vais les soutenir», se dit-elle aussitôt. Sans avoir jamais été portée sur le militantisme, elle prend part aux manifestations qui surgissent à Paris, où son mari est alors en poste. Et elle agit comme elle l’a toujours fait depuis son enfance: elle empoigne son stylo. En signe de son amitié préoccupée, elle postera sur Internet tous les vendredis, à l’heure où ses amis syriens, proches ou anonymes, sortent de la prière pour aller manifester, un chapitre de son ouvrage en construction. De ce feuilleton, qui s’est étiré sur toute la première année de la révolution, est né un livre, Les Couleurs du sultan, publié au printemps.

Isabelle Hausser l’a achevé à Berne, où son époux, le diplomate Michel Duclos, est ambassadeur de la France depuis l’été 2012. Les fenêtres du vaste salon à canapés rouges de leur résidence, sur la Sulgeneckstrasse, donnent en grand sur les frondaisons du jardin. C’est ici qu’Isabelle Hausser, voix frêle et silhouette gracile, reçoit ses visiteurs. Elle est de cette catégorie d’épouses de diplomate qui se plient aux mondanités plus par devoir que par plaisir, et elle peine plus encore à parler d’elle-même. Lancée sur la Syrie, en revanche, elle se révèle intarissable.

Elle était plutôt réticente à l’idée de s’y installer, en 2006, lorsque Paris y a nommé son mari ambassadeur. Le couple quittait New York et la romancière n’avait pas beaucoup de curiosité pour ce pays où elle n’avait jamais mis les pieds. Mais petit à petit, dit-elle, la Syrie et son histoire plurimillénaire lui sont apparues «extraordinaires»; elle s’est mise à l’arabe et a fait des rencontres «formidables». Au fil des mois, elle s’est laissé emporter par les charmes de ce peuple «attachant qui ne méritait pas son gouvernement».

En 2010, cet engouement avait suscité un premier livre, venu étoffer une bibliographie déjà fournie et récompensée de plusieurs prix littéraires, à laquelle s’ajoutent de nombreuses traductions d’essais, de l’allemand ou de l’anglais vers le français. Paru en 2010, Petit Seigneur* annonçait sous des airs de conte oriental le soulèvement d’une nation contre son tyran. L es Couleurs du sultan emprunte la même veine littéraire pour reconstituer étape par étape l’avènement du fils d’un despote à la tête d’une contrée imaginaire, le Sultanat. Les espoirs de réformes portés par le jeune Mansour tournent court et la population finit par se cabrer contre cet héritier d’une dynastie qui l’asservit depuis trop longtemps. En broyant sa révolte avec force cruauté sous les yeux d’une Nébuleuse internationale (l’ONU) myope et impotente, Mansour se révèle en brute sanguinaire, arrimé coûte que coûte au pouvoir. «Bien sûr, ce pays n’existe pas, est-il indiqué en quatrième de couverture. A moins que…» A moins que rien du tout, reconnaît Isabelle Hausser sans détour: «Mansour, c’est Bachar. Et j’ai introduit dans cette fiction beaucoup de personnages réels. Les ­Syriens les reconnaissent.» Le narrateur lui-même, un proche conseiller du dictateur, s’en distance à mesure que la répression gagne en monstruosité, dans le roman autant qu’elle l’a fait dans les faits.

En recouvrant d’un voile romanesque une réalité dont l’obscénité hante nos journaux depuis si longtemps que beaucoup lui ont tourné le dos, l’écrivaine donne à lire l’illisible. La technique, masquée par la grâce de sa plume, est efficace. Envoûté, le lecteur s’abîme dans la tragédie syrienne.

Ecrire à son sujet s’est imposé à Isabelle Hausser comme une nécessité. «Quand nous avons quitté la Syrie en 2009, dit-elle, nous savions que la situation ne pouvait pas continuer. Cette corruption, cet écart entre la misère de la population et les richesses de ceux qui avaient profité n’étaient pas tenables.» En tant qu’ambassadeur, pourtant, Michel Duclos a été l’une des chevilles ouvrières de l’éphémère réhabilitation internationale du régime syrien, voulue par Paris et couronnée par l’invitation de Bachar et Asma el-Assad sur les Champs-Elysées pour les festivités du 14 Juillet 2008, suivie, quelques semaines plus tard, d’une visite de Nicolas Sarkozy à Damas.

La diplomatie a des raisons que la fiction ne peut toujours ignorer. Pour une romancière, dont la bibliographie épouse, à peu de chose près, la carrière de son mari ambassadeur, cela implique le respect d’équilibres subtils. Chacune des affectations du diplomate lui a inspiré la toile de fond d’un ou plusieurs ouvrages.

Ainsi, par exemple, de Moscou, où le couple était en poste, y compris l’écrivaine en tant que conseiller commercial auprès de l’ambassade de France, entre 1987 et 1991, alors que le communisme rendait l’âme. Nitchevo (Prix des libraires 1994) évoque les tourments de la Russie de la révolution d’Octobre au putsch de l’été 1991 au travers de trois générations d’une même famille. La Table des enfants, un drame familial puissant (Prix des lectrices Elle 2002), se déroule, lui, entre Bonn et Bruxelles, deux villes où les époux ont séjourné.

C’est dans la maîtrise du calendrier que la femme de lettres parvient à ménager sa totale indépendance d’écriture: «Toute ma vie, j’ai essayé de ne pas gêner mon mari dans ses activités. Je n’ai jamais publié un livre évoquant un pays tant qu’il était encore en poste et je l’ai toujours fait sous mon nom de jeune fille.» Michel Duclos a toujours été son premier lecteur, et l’un des plus intraitables: «Il n’hésite pas à me dire que ce n’est pas assez bien écrit. Mais jamais il n’essaie de me faire changer d’avis.»

Si elle goûte peu les babillages de cocktail, Isabelle Hausser reconnaît à la vie diplomatique ses privilèges, en particulier la faculté qu’elle lui offre de cultiver son imaginaire romanesque et d’alimenter ses réflexions politiques. «Grâce à cela, j’ai pu vivre dans des pays très différents, approcher des gens que je n’aurais jamais rencontrés autrement», dit celle qui avait débuté sa carrière à Paris en tant que juge administratif, après avoir fréquenté Sciences Po, les cours de droit et les bancs prestigieux de l’Ecole nationale d’administration (ENA).

Isabelle Hausser fait le compte: entre son enfance passée en Afrique francophone où ses parents enseignaient et les différentes positions diplomatiques, elle a passé plus de la moitié de sa vie loin de la France.

Le couple s’apprête à quitter cet été la capitale fédérale pour regagner Paris. Durant deux ans, l’ambassadeur aura été occupé à démêler les écheveaux fiscaux ou à composer avec les poussées d’aigreur anti-frontaliers. Isabelle Hausser admet, elle, que la success story suisse ne lui a pas encore inspiré l’idée d’un roman.

Les Couleurs du sultan, Editions Buchet/Chastel, 400 p. * Editions de Fallois.

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