isabelle Huppert

«Isabelle Huppert en découd avec les dimensions extrêmes de l’âme humaine»

Les années d’Anne Bisang à la tête de la Comédie de Genève sont marquées par la comédienne française. Celle-ci y a joué Hedda Gabler, Mme de Merteuil dans «Quartett» de Heiner Müller, mais aussi «4.48 Psychose» de l’Anglaise Sarah Kane. La directrice de la maison genevoise exprime son admiration

L’appel qu’on me transmet déchire ma journée: c’est la voix de Claude Régy. Je me redresse comme s’il faisait irruption dans mon bureau, attrape un stylo et note chacun de ses mots précieux. Je sens la joie me déborder. Claude Régy que j’admire passionnément me propose d’accueillir sa prochaine création: 4.48 Psychose de Sarah Kane avec Isabelle Huppert. Un pareil trio à la Comédie, rejoint par l’excellent Gérard Watkins, transforme vite une proposition de spectacle en rendez-vous avec l’histoire. Claude Régy n’est pas revenu sur notre scène depuis Les gens déraisonnables sont en voie de disparition de Handke en 1978. Isabelle Huppert règne sans partage dans mon panthéon intime depuis La Dentellière de Goretta. Genève ne l’avait encore jamais accueillie. Quant à Sarah Kane, mage tragique de la fin du XXe siècle, il me tardait de lui faire une place.

Je reçois le texte quelques jours plus tard et le choc est colossal. Jamais un récit ne m’a paru plus dangereux. Mes pensées filent alors vers celle que j’accueillerai émue, dans une décontraction appliquée, quelques mois plus tard à l’aéroport de Genève.

Comme chacun de ses projets, celui-là signe sa formidable ambition: en découdre avec les dimensions les plus extrêmes de l’âme humaine. D’un rôle à l’autre, d’une aventure à l’autre, la répétition chez elle n’est jamais de mise. Pas de série, pas de cantonnement, pas de limite, encore moins d’emploi fétiche chez cette reine. J’ai hâte déjà de me laisser surprendre par ce face-à-face inédit.

Ce qui me frappe en cette veille de représentation, c’est l’énergie joyeuse qui émane d’Isabelle Huppert, prélude à une cérémonie violente et éprouvante, et qui nourrit la maîtrise.

La Comédie, bondée, extatique, prend son souffle au bord de ses lèvres tandis qu’elle sculpte et délivre chaque mot de Sarah Kane après qu’elle l’ait chargé de toute la douleur de vivre. La représentation terminée, l’actrice semble revenir d’un monde inconnaissable. La voilà plus mystérieuse encore dans son absolue simplicité.

Lorsqu’elle revient dans l’incandescente danse de mort de Hedda Gabler, l’exaltation ressurgit. Eric Lacascade fait entrer sur sa piste foraine un fauve qui se consume en dévorant tout sur son passage, sublime métaphore du désir.

Isabelle Huppert le dit parfois: elle ne cherche pas son personnage, c’est le personnage qui la trouve. S’il devait y avoir un secret à son art, il serait caché dans cette formidable puissance à se laisser traverser par une partition, à se rendre disponible sans jugement à tout ce qui vibre dans le sens et la musicalité d’un texte. Mais cette sensibilité hors norme ne serait rien sans une intelligence éclatante et un don total à l’art auquel elle consacre sa vie.

A ce degré d’exigence, tout ce qu’Isabelle Huppert nous dit par son art est incommensurable. Sa présence sur scène fait que notre présence au monde est unique. Et ce qu’elle dit de nous, par sa voix, par son corps, nous ne l’avions jamais vu, ni entendu. Ce qu’elle transforme durant la représentation rend étrange et nouveau tout ce qui nous semblait familier.

Partenaire de Quartett de ­Heiner Müller mis en scène par Robert Wilson et aujourd’hui du Tramway mis en scène par Krzysztof Warlikowski, j’ai voulu affirmer l’attachement de la Comédie de Genève à ces artistes majeurs et à cette actrice qui marque notre temps. La présence d’Isabelle Huppert à quatre reprises durant ma direction honore la Comédie de sa confiance et dit ceci: le génie d’une actrice rejaillit sur tous les acteurs, le théâtre ne serait rien sans la beauté intangible de leur art.

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