Une nappe sonore stressante, un écran noir, un bris de verre. Et puis un homme encagoulé qui se rue sur une femme, la frappe, la viole sous le regard impassible du chat. L’entrée en matière d’Elle est sidérante. Un sommet d’efficacité dramatique et d’économie narrative.

Voir: notre critique en images.

Elle, c’est Michèle (Isabelle Huppert). Séparée de son mari (Charles Berling), elle dirige une société de jeux vidéo avec son amie Anna (Anne Consigny). Elle gère ses affaires et sa vie sentimentale d’une main de fer. Ebranlée mais pas abattue par l’agression, la proie se met à traquer le prédateur. Elle noue avec le violeur récidiviste une relation sadomasochiste dangereuse.

Paul Verhoeven a défrayé la chronique avec ses premiers films, des manifestes provoc tourmentés et libertaires, tournés dans sa Hollande natale: Turkish Délices, Spetters, La Chair et le Sang… Au mitan des années 80, il file aux Etats-Unis réaliser quelques blockbusters dont la violence le dispute à l’ironie, Robocop (le premier des cyberflics), Total Recall (sur Mars avec Philip K. Dick et Schwarzenegger), Basic Instinct (psychanalyse au pic à glace)… L’état de grâce se termine avec Showgirls, trop sexuel, et Starship Troopers: le public aurait perçu une apologie du fascisme dans cette guerre galactique contre des insectes… De retour en Hollande, il signe l’excellent Black Book en 2006. Puis tous ses projets capotent.

Un grain de perversité

Le producteur franco-tunisien Saïd Ben Saïd soumet au préretraité «Oh…», un roman de Philippe Djian qui l’enthousiasme car il lui permet de se renouveler complètement. A 77 ans, il tourne son premier film en français et trouve la tonalité chabrolienne idoine. Le romancier français et le cinéaste batave partagent une même lucidité douloureuse, ainsi qu’une connaissance aiguë de l’âme humaine jusqu’en ses plus obscurs recoins et une détestation des clichés psychologiques ou amoureux.

Femme complexe peu encline au sentimentalisme, Michèle ne tient pas son ex-mari en haute estime, méprise son amant, voit Vincent, son fils de 25 ans, comme «un grand dadais sans envergure». Elle n’aime pas ses parents: son père est en prison depuis quarante ans pour avoir massacré 27 voisins… Elle éprouve une attirance pour Patrick (Laurent Laffite), le voisin d’en face, trader marié à une grenouille de bénitier (Virginie Efira). «La Nativité me touche beaucoup», confie-t-elle à Michèle qui, juste avant, s’est touchée en regardant par la fenêtre Patrick disposer les santons grandeur nature dans le jardin…

La quintessence du texte

Verhoeven tire la quintessence du texte qu’il relève d’un grain de perversité, d’un filet de noirceur additionnelle. Il trouve des équivalences visuelles au verbe sec de Djian, roque ou concentre quelques scènes, opère quelques glissements chronologiques. Le romancier informe à la troisième page que l’enfant de Vincent n’est pas de lui: le cinéaste montre la tête effarée des grands-parents découvrant un bébé noir… Il met dans la bouche de la voisine bigote une remarque finale laissant entendre que le monde contient encore plus de noirceur qu’il n’y paraît.

Isabelle Huppert est à chaque plan du film. Tour à tour hautaine, impérieuse, absente, sarcastique, ingrate, fragile, elle déploie l’étendue de son génie dramatique. Elle atteint des sommets inégalés.