Isabelle Huppert, une panthère à la maison

La comédienneest follement féline dans «Les Fausses Confidences», montée avec brio par Luc Bondyà Paris, avant Lyon

Tout Paris est à ses pieds. Chaque soir au théâtre de l’Odéon, la foule bourdonne en essaim. Il y a les petits marquis de la culture qui ne portent plus la perruque mais affichent leur importance. Les enfants du paradis, prêts à tout pour un strapontin. Mais aussi des figures qui sont des légendes – Charlotte Rampling l’autre soir. Tous veulent voir Isabelle Huppert dans Les Fausses Confidences de Marivaux, la retrouver là même où elle a été Madame de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses calligraphiées par Bob Wilson, ou encore Médée montée par Jacques Lassalle. Il y a là comme une histoire qui s’écrit, d’un rôle à l’autre, une idée de l’art et du jeu qui enflamme à chaque fois. Isabelle Huppert, c’est tout ça, dans le spectacle de Luc Bondy.

J’entre donc, à vingt heures, pèlerin comme les autres. Et elle nous accueille, en scène, en pyjama blanc, devant un bureau, femme d’affaires compulsant des comptes. Derrière elle, tout est vaste. Bientôt, on découvrira des portiques bleus, coulissant au gré de l’intrigue, recomposant l’espace, ne le clôturant jamais. Les Fausses Confidences relue par Luc Bondy et son décorateur Johannes Schütz est une œuvre ouverte – sur la jungle qui borde le dispositif marivaudien. Mais reprenons. La pièce n’a pas encore commencé. Et Isabelle Huppert occupe déjà le terrain, comme pour suggérer que le théâtre est sa maison. Mais chut. Elle s’éclipse. La lumière baigne encore la salle. Et dans notre dos, un homme s’avance. Il porte manteau et mallette, il a l’air effarouché. Un retardataire? Non. Louis Garrel et sa jeunesse chiffonnée entrent dans la fiction. Il joue Dorante, beau gosse noué de partout qui aspire à se débrider, dans les bras d’Araminte – veuve solaire jouée par Isabelle Huppert. Sous les projecteurs, Dubois, son ancien valet, lui tend la main.

C’est là que tout commence. Le stratagème de Dubois. La stratégie de Marivaux. Voyez Dubois, sa rondeur, son nœud papillon, sa clarté de pensée – excellent Yves Jacques. Il a servi naguère le jeune Dorante. Il a la confiance aujourd’hui d’Araminte. Est-ce par affection pour son ancien maître? Ou par perversion? Ou pour tester un système qui exclut la rencontre entre le sans-nom et le fortuné? Il prend cet engagement inouï auprès de Dorante: «Vous réussirez, vous dis-je. Je m’en charge, je le veux, je l’ai mis là; nous sommes convenus de toutes nos actions, toutes nos mesures sont prises; je connais l’humeur de ma maîtresse, je sais votre mérite, je sais mes talents, je vous conduis, et on vous aimera.» Dubois, c’est le stratège de l’affaire, celui qui sert la stratégie de l’auteur: lever le voile sur une machinerie sociale qui assigne à chacun son rôle, sanctuarise l’esprit de caste, pousse à la surveillance; et dérégler cet ordre, évidemment. Marivaux écrit Les Fausses Confidences en 1736. La Révolution de 1789 est impensable. Mais le théâtre est une éprouvette où on se frotte au corps étranger – cet autre qui évolue dans mon orbe et que je ne saurais considérer sur le même pied que moi.

Marivaux introduit le doute dans la mécanique. C’est sa grandeur. Luc Bondy, lui, aère la pièce. C’est son métier. Il ne la modernise pas – ou à peine, par le costume qui évoque un drame des années 1930; il la fait respirer. Tout son talent est là. Il ne bâtit pas un monde – comme un Matthias Lang­hoff, son aîné de quelques années. Il fait remonter des courants – ceux qu’une tradition peut figer. C’est pourquoi ses distributions sont naturellement électriques: chaque acteur est conducteur; un geyser en puissance.

Araminte, donc. Elle est cernée. Sa mère, Madame Argante, tourne autour d’elle en teigne. Admirez-la, c’est Bulle Ogier, géniale sous son manteau de fourrure, mi-Cruella, mi-Barbara Cartland, cette faiseuse de romances emperlée et à petit chien pékinois. Elle pique, escortée par un majordome noir. C’est Paris et ses marquises. Madame Bettencourt ou une autre.

Les Fausses Confidences est le roman de la tentation. C’est ce que jouent Isabelle Huppert et Louis Garrel. Ils sont sur la crête, dans le plaisir et l’effroi de s’appâter. Aimez-la, elle, cette mondaine pompette, qui s’enivre, une flûte dans les doigts, de cet amour qui pourrait naître. Regardez-le, ce Dorante humilié par sa maîtresse qui lui fait écrire une lettre au comte, son prétendant – Jean-Pierre Malo. Et puis il y a cette apothéose: elle et lui dans le feu de l’aveu; il la saisit, la porte aux nues. Vous avez dit transport? Il la pose sur le manteau de la cheminée. Ils sont fous. Ils sont beaux. Isabelle Huppert est libre comme elle l’a rarement été sur scène, fantôme de ses autres vies de théâtre. Ses mains esquissent un ballet – et on se rappelle son Orlando , en 1992, sa rigueur de moniale et de chevalier, sous les ordres de Bob Wilson. Son corps est un ressort – et on se souvient alors qu’elle a été Hedda Gabler, à Genève, l’héroïne suicidaire d’Henrik Ibsen pour Eric Lacascade. Mais la voici qui tourne le dos à l’ivresse pour entrer dans la nuit. A ses pieds, des escarpins gisent comme des papillons morts. Elle les ramasse, un à un. Dans ce geste, l’esprit du spectacle. Ella Fitzgerald chante «The Day Is My Enemy.» On est comme à la maison. Dégrisé et étrangement heureux.

Les Fausses Confidences . Paris , théâtre de l’Odéon, jusqu’au 23 mars; loc. 0033/144 85 40 40; www.theatre-odeon.euPuis Lyon, théâtre des Célestins, du 2 au 12 avril; loc.: billetterie@celestins-lyon.org

Ils sont fous. Ils sont beaux. Isabelle Huppert jouit d’être libre comme ellel’a rarement été