Isabelle Martin est partie pour toujours. Cinq ans seulement après avoir pris sa retraite du Temps, dont elle n’a injustement que très peu profité. Avec cette disparition brutale, c’est la moitié d’une vie qui me revient en mémoire. Quelques jours avant le drame de Tchernobyl, en 1986, j’eus le redoutable privilège d’entrer au Samedi Littéraire du Journal de Genève, comme journaliste stagiaire.

Là, au quatrième étage de la rue de Hesse, où l’on montait dans un improbable ascenseur grinçotant, Isabelle régnait sur ce fleuron culturel de la presse romande, devant une Hermès d’un autre âge, bruyante, et des piles qui n’avaient du foutoir apparent que le mensonge visuel cachant leur stricte organisation. Avec un crayon et une gomme jamais très éloignés l’un de l’autre, du Tipp-Ex pour effacer l’inutile. Typomètre en main et l’œil traquant la coquille, la faute d’orthographe, la phrase mal troussée. Ou le cliché, l’effet de manches, condamnés tous deux dans la percée de ses yeux bleus.

Isabelle était un personnage. Lettrée, grande lectrice, un peu «à l’ancienne», comme on dirait imprudemment aujourd’hui, parce que l’ancienneté avait du bon pour elle. Portant les valeurs de la rigueur, de l’élégance, du mot bien choisi par celle que Jasmine Audemars, alors rédactrice en chef, appelait affectueusement la Patronne.

Elle représentait à elle seule la crème de la critique littéraire en Suisse romande, avec son écriture limpide et fougueuse, «fuselée comme une Aston Martin», a un jour écrit son ami André Clavel. D’un style, d’une correction que Sylvie Arsever, dans un hommage que nous avions rendu à Isabelle lors de son départ en retraite, qualifiait d’absolument indispensables à l’éditorial dit «littéraire» qu’elle vous commandait: «Elle s’arrangeait pour vous faire comprendre que l’effort intellectuel qui serait attendu de vous serait d’une tout autre envergure que celui généralement fourni dans le Journal

Mais surtout, Isabelle était une très grande professionnelle, loyale avec tous, les anciens comme les nouveaux. Malicieuse et d’une incroyable souplesse face à l’évolution technologique qui a secoué les habitudes du métier durant les décennies où elle l’a exercé, tenant tête aux caprices les plus intolérables de l’informatique. Au Journal de Genève tout d’abord, puis comme responsable livres du Samedi Culturel du Temps, où nos chemins se sont à nouveau croisés.

D’elle, on se souvient du panache rédactionnel. De l’autorité morale et intellectuelle qu’elle représentait. Mais aussi de cette légère timidité qu’elle cachait derrière ses lunettes sceptiques face à la médiocrité, mais protégeant l’acuité de son regard posé sur tout ce qu’elle aimait: les livres, bien sûr, mais encore la gastronomie, les balades au grand air, les vins fins. Le jardinage et les fleurs au-delà de tout, sa Toscane chérie plus que l’imagination ne le permît.

Et l’humour, toujours de l’humour! Mais fait d’ironie tendre, un peu pince-sans-rire tel celui de la fine mouche, maniant le «vous» comme le pronom de l’amitié, largement dispensée par celle qui n’avait de leçon à donner à quiconque ni à recevoir de personne. Surtout pas d’auteurs inquiets en quête de gloire ou d’essayistes un peu gauches qu’elle pouvait éconduire sans vexation, en sachant se mettre à l’abri des modes éphémères et des conflits de pouvoir que peut entraîner la proximité de pensée ou la connivence journalistique. Pour elle, c’était le prix de l’indépendance.

A sa famille, ses amis, va la sympathie de toutes celles et ceux qui l’ont connue et aimée dans les rédactions du Journal de Genève et du Temps.