Isild Le Besco, c’est d’abord une apparition divine en fin de XXe siècle. Révélée à sa post-adolescence dans La Puce et Sade, deux films illuminés par son visage d’ange à l’innocence parfaite, contestée toutefois par une bouche d’une sensualité inédite. Une actrice aux allures d’éternel féminin qui ne ressemblait à aucune autre, pardon pour le cliché. Elle est ensuite devenue réalisatrice, mais Isild Le Besco aujourd’hui, c’est surtout S’aimer quand même, un livre qui parle d’elle.

Des nouvelles d’une violence inouïe, et des histoires d’une tristesse infinie. Des contes, des dialogues avec ses proches, ses parents en fil rouge incandescent; des illustrations aussi, les siennes évidemment. Une lecture qui serre le cœur et fait mal au ventre, parfois l’inverse, et qui ramène inlassablement à sa propre histoire. Là aussi, c’est un livre qui ne ressemble à aucun autre. «Je ne savais pas ce qui allait en sortir quand j’ai commencé à l’écrire voilà cinq ans. Tout me venait, sans réfléchir, comme une émotion qu’on m’imposait d’exprimer. Ecrire, c’est laisser apparaître une autre personne en nous-même, mais sans trop savoir qui elle est. Il faut la rencontrer, lui donner une écoute car elle peut être traumatisée.»

«J’ai vécu cette violence»

La première nouvelle frappe justement par sa tension terrifiante. Une jeune fille n’arrive pas à ne plus aimer un amant violent. On la retrouve à l’hôpital, tout juste sortie du coma, après un choc avec un «radiateur en fonte», mention d’une résonance particulière en France depuis l’affaire Cantat-Trintignant. Isild Le Besco raconte la peur de celle qui finit par énerver son tortionnaire, pour l’obliger à disjoncter: «Il était comme une bombe, et je préférais qu’elle explose, plutôt que d’avoir peur qu’elle explose.» Tout est détaillé comme si elle l’avait vécu elle-même, et on est très tentés de le croire.

Parce que sa narration sonne juste, qu’elle glisse des histoires de famille qu’on soupçonne depuis longtemps; parce que la quatrième de couverture rapporte ce dialogue: «Franchement, ton livre, il parle de trucs carrément perso. C’est pas un roman, c’est ta vie, quoi?» Elle commence par nier, s’étonne qu’on ait pu suivre cette piste-là: «A aucun moment je précise que c’est autobiographique. Les personnages sont fictifs. Enfin, émotionnellement, ils ne le sont pas. J’ai vécu cette violence, en interne, sinon cette histoire ne me serait pas venue. Etre totalement sonnée, se mettre en danger, perdre le contrôle et s’en remettre petit à petit, c’est totalement véridique. Mais je ne me suis pas retrouvée à l’hôpital.»

Peut-être, on ne sait pas, on ne sait plus trop. Il n’y a rien de gratuit dans ces 181 pages coup-de-poing. Un conte merveilleux qui voit une fratrie protéger une sœur d’abord honnie, une histoire de famille tragique où un petit garçon tue malgré lui sa petite sœur, une Marylin perdue qui ne s’aime pas, une petite fille indienne défigurée à l’acide: tout ramène à ses traumatismes à elle.

Isild est la sœur de la réalisatrice Maïwenn, avec qui les relations semblent tout sauf simples, même si cette dernière s’est fendue d’un tendre commentaire sur son compte Instagram. Elle trouve aussi «désolant de vouloir encore s’affranchir du jugement de ses parents, alors qu’on est légalement majeure depuis quinze ans». Sa mère? «Ce n’est pas une mauvaise personne, mais son problème, c’est qu’elle ne connaît pas la limite.» Son père, annoncé mort dans sa première nouvelle, mais toujours en vie sur cette terre. Vivant, vraiment? «J’estime que certaines personnes de ma famille n’en font plus partie. Il faudrait que je me renseigne sur la loi d’ailleurs, savoir si on peut briser les liens…»

«Des difficultés à tout dire»

On se sent presque gêné d’aller fouiller aussi loin dans sa vie familiale, alors que le livre fonctionne par vagues et ressacs, aussi insaisissables et violents les uns que les autres. Le tout dernier texte qu’elle y a écrit: «Tu crois que je suis une enfant de la maltraitance?» demande-t-elle à un ami. «J’ai encore des difficultés à tout dire, il y a des choses que je n’arrive pas à assumer. Avant, mon silence était total, mais aujourd’hui, je trouve important d’arriver à me bousculer. Pour que je puisse changer. Mais c’est un vrai combat de constater et de dire les choses», ajoute-t-elle.

L’une des plus belles phrases de son livre: «Le vrai courage, c’est de ne faire qu’un avec son histoire.» Elle dit encore qu’il faut s’aimer soi-même: «D’où le titre du livre, s’aimer soi-même.» Un lapsus touchant. Parce que S’aimer quand même, ça ne veut pas vraiment dire la même chose. Ça sous-entend d’aimer les autres, aussi, après tout ce qu’il s’est passé et qui se passe encore (elle est séparée du père de ses enfants, ses deux soleils Ulysse et Solon, huit et six ans). Face à tant de secousses, pas étonnant d’apprendre qu’elle a gardé intactes ses envies de voyage. Elle rêve d’un road trip avec ses enfants. Evoque la Mongolie, puis pose plein de questions sur l’Islande. Une terre de méditation où elle se sentira bien, forcément.


PROFIL

1982 Naissance à Paris.

1996 «La Puce», d’Emmanuelle Bercot.

2000 «Sade» de Benoît Jacquot.

2004 Réalise «Demi-tarif», le premier de ses quatre films.

2006 «L’intouchable», de Benoît Jacquot.

2018 «S’aimer quand même» (Grasset).