C ontents? Pas contents? Les Islandais cachent mal leur perplexité face à l’irruption du Harpa (la Harpe) en pleine zone portuaire de Reykjavík. Certes, ils attendaient depuis des ­décennies la construction d’une salle de concerts digne de leur fibre musicale. Dans les années 1980, on pensait l’implanter près du complexe sportif de Laugardalur, un peu à l’extérieur de la ville. Mais le projet porté par la municipalité et par quelques associations de mélomanes n’a vraiment pris forme qu’au début des années 2000, dans l’euphorie du «miracle» économique islandais.

Un krach financier plus tard, le résultat peut surprendre. A l’autre bout du vieux port où les touristes embarquent pour aller voir les baleines, le Harpa impose sa silhouette de verre et d’acier. Ses courbes ultramodernes toisent avec insolence la chaumière du XVIe siècle qui abrite les bureaux du premier ministre, à deux pas, la rue commerçante, bordée de petites maisons traditionnelles.

Quand le soleil tape, le ciel et la mer dansent sur les façades du Harpa et les font miroiter de reflets argent, turquoise ou émeraude. Couleurs du Nord, des minéraux et glaces qui réfractent la lumière. C’est Olafur Eliasson qui en a eu l’idée. L’artiste danois – d’origine islandaise – s’inspire beaucoup des paysages et de la nature nordiques. Il a pris grand soin à choisir différentes palettes de couleurs pour les côtés nord et sud du bâtiment. Les tons des vitres colorées ne sont pas non plus les mêmes à l’extérieur qu’à l’intérieur. «La façade du Harpa est une œuvre artistique, affirme-t-il. J’ai hâte de la voir grandir au cœur de la ville et j’espère aussi dans le cœur des habitants. Certains peuvent ne pas l’aimer. Ce qui signifie qu’elle est comparable à toute autre œuvre d’art.»

Sans doute Olafur Eliasson devra-t-il attendre encore un peu. Extérieurement, le Harpa, n’est pas tout à fait fini, mais il est ouvert au public depuis le mois de mai. «Je suis déçue par l’intérieur. Ces dalles et ces murs noirs. C’est trop sombre, trop froid», estime Ninna, une alerte retraitée qui déguste son lunch à la cafétéria, perdue au milieu du vaste hall du rez-de-chaussée. Autour d’elle, des touristes s’extasient sur les plafonds ­miroitants, les lignes pures et dépouillées du palais de verre. Un vieux monsieur s’assied seul derrière les verrières en alvéoles teintées, battues par les vents, qui lui laissent voir le port et la mer. L’endroit est propice à la méditation… «et aux laveurs de vitres», ajoutent les mauvaises langues: «Grâce au Harpa, ils n’ont plus à s’inquiéter pour leur avenir.»

A vrai dire, si le nouveau Concert Hall and Conference Centre fait couler beaucoup d’encre, ce n’est pas à cause de sa façade artistique. Ni de son architecture avant-gardiste, œuvre du bureau d’architectes Henning Larsen qui a valu au Harpa un prix international. Non. Ce que les Islandais supportent mal, c’est de voir ce palais de verre planté là, sur le front de mer de Reykjavík, comme un monument érigé à la gloire des ­ «bankgsters» et autres artisans du krach financier de 2008.

Pour eux, le Harpa reste avant tout le projet du financier islandais Björgólfur Guðmundsson et de son fils, propriétaires multimillionnaires de la tristement célèbre Landsbanki. Tous deux avaient décidé de reprendre le vieux projet de la municipalité. Mais il fallait lui trouver un lieu d’implantation plus prestigieux. Non seulement on construirait un auditorium, mais également un centre de congrès. Dans la foulée, on «rénoverait» toute la zone portuaire, ­jusqu’à la Langavogur (la rue centrale), et l’on remplacerait les ­commerces et les petites maisons d’habitation par un quartier d’affaires futuriste, avec une université de l’art et le siège principal de la Landsbanki.

Les travaux de construction du Harpa débutèrent en janvier 2007, nécessitant le dégagement de 200 000 m3 de terre et le pompage de 6 millions de tonnes d’eau de mer. Un an et demi plus tard, fin 2008, la Landsbanki faisait faillite, entraînant dans sa chute Björgólfur Guðmundsson, l’Islande et le Harpa, qui n’était pas encore sorti de terre.

Pouvait-on laisser en l’état ce grand trou, au milieu de la capitale islandaise déprimée et au bord de la crise de nerfs? Après moult discussions, l’Etat et la Ville décident de poursuivre le projet, moyennant de profonds remaniements budgétaires et une redéfinition des priorités en faveur de la musique.

Devisé à 12,5 milliards de couronnes islandaises, «the Harp» coûtera en définitive 27 milliards (plus de 162 millions d’euros) aux contribuables, priés, par ailleurs, d’accepter les coupes sombres dans l’éducation et les systèmes de santé. «Le pire», s’indigne Birgir, employé dans un service public, «c’est que cette construction n’a profité en rien à l’économie locale. Ce sont les Chinois qui ont fourni les matériaux et en ont assuré le montage. Et ce sont les Polonais qui ont travaillé sur le chantier.» A l’heure où le taux de chômage avoisine les 9% (contre 2% avant la crise), la musique n’est plus de nature à adoucir les mœurs.

Et que dire de la démesure du Harpa qui possède, outre une salle de congrès de 1600 places, quatre salles de concerts qui évoquent, chacune, un élément naturel: l’eau, l’air, la terre et le feu. La plus grande d’entre elles possède 1800 places. Pour les quelque 200 000 habitants de la capitale et de ses environs (soit les deux tiers de la population islandaise), c’est déjà beaucoup. Comment va-t-on faire tourner ce mastodonte? Y aura-t-il assez de concerts, d’événements, de congrès et aussi d’usagers pour couvrir ne fût-ce que les frais de fonctionnement? A Copenhague, la nouvelle maison de la culture (construite elle aussi par le bureau Henning Larsen) a dû couper dans ses programmes parce que ça coûtait moins cher de faire relâche.

Musicien dans l’Orchestre symphonique d’Islande, Hafsteinn Gudmundsson ne se pose même pas la question. Il est enthousiaste. Sa formation va prendre ses quartiers au Harpa, en même temps que l’Opéra.

L’acoustique de la salle de concerts est extraordinaire. «L’avenir nous dira si nous avons vu trop grand, dit-il. Pour l’heure il n’y a pas de raison de s’inquiéter.»

Le 14 mai dernier, sous la baguette magique de Vladimir ­Ashkenazy (Islandais d’adoption), le concert inaugural du Harpa a fait salle comble et les 230 événements musicaux programmés en 2011 devraient presque tous se jouer à guichets fermés.

Vingt mille personnes au­raient déjà réservé leurs billets. Qu’il s’agisse de musique classique, de variétés, de rock (il servira même de QG au prochain festival de musique électro-rock de Reykjavík) ou de musique traditionnelle islandaise. Car le Harpa a ratissé large pour attirer tous les publics, y compris les touristes.

Le 20 août prochain, pour son inauguration officielle, le palais de verre sera au cœur des festivités de la Nuit de la culture de Reykjavík. Avec une façade chatoyante totalement terminée pour mieux refléter les ambitions des Islandais et leurs rêves d’un nouvel essor économique.

www.harpa.is

Un monument érigé à la gloire des artisans du krach financier

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Olafur Eliasson

Architecture

«Un paysage fort est à la fois extrêmement tangible et fuyant. L’Islande et ses ombres changeantes m’ont appris que tout était incertain, qu’il fallait se battre pour définir ses frontières»