C’est un proverbe typiquement islandais, pétri d’humour à froid: «La moitié de la population lit ce que l’autre moitié s’efforce d’écrire.» Vrai que la statistique est impressionnante: 900 titres ont été publiés en Islande en 2012, après une pointe à 1500 en 2008. Des chiffres énormes pour une île de 320 000 habitants, mais assez faciles à expliquer si on veut bien se pencher sur son histoire. L’Islande, ce sont des Vikings qui ont quitté la Norvège au IXe siècle pour fonder une nouvelle nation. Tradition narrative et besoin d’écrire se sont alors imposés à des exilés, qui en avaient sérieusement besoin pour mieux exister.

Des paysages propices à la création?

«Et l’Islande est fondamentalement une nation de paysans, avec des veillées, des lectures et des transmissions par le conte. En hiver, quand les champs étaient inaccessibles pendant six mois et que les bateaux ne partaient pas à la pêche, ils ont logiquement basculé vers l’écriture, et donc la lecture», explique Eric Boury, le traducteur de la plupart des grands auteurs actuels.

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Une raison géographique, aussi, avec des paysages propices à la création? «Je viens d’Isafjördur, une ville du nord-ouest. La seule vue que j’avais, c’était le ciel entre les deux montagnes qui cernent la ville. J’imagine que mes fréquentes méditations avec le cerveau tourné vers l’au-delà des nuages ont peut-être eu une influence sur mon destin d’écrivain», raconte Eirikur Örn Norddahl, auteur du roman choc de l’année 2015.

Lieu de recueillement

Reykjavík a été nommée City of Literature par l’Unesco en 2011. Un adoubement: c’était à l’époque la cinquième ville à recevoir cet honneur, et la première de langue native non anglaise. Pour une raison essentielle: les sagas, ces récits du Moyen Age écrits entre les XIIe et XIVe siècles, témoignages qui ont réussi à traverser les âges. Elles ont plus qu’inspiré J. R. R. Tolkien pour sa trilogie du Seigneur des anneaux. On peut en contempler plusieurs exemplaires originaux, à la Maison de la culture, avec éclairages minimalistes sur les manuscrits pour une pénombre quasi intégrale.

Un vrai lieu de recueillement pour les âmes locales. Un petit miracle de préservation, également, quand on sait qu’elles ont toutes été collectées par un lettré passionné, Arni Magnusson, jusque dans les campagnes les plus reculées, pour le compte du roi du Danemark – l’Islande est indépendante depuis 1944 seulement, et le Danemark lui a restitué l’intégralité de la collection en 1997. L’occasion de faire un peu de marketing aussi, une balade dans la douce capitale (les jours sans vent…) vient vite le confirmer.

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Stage de quatre jours

L’esprit des sagas a été reproduit dans le Saga Museum, où les statues de cire presque humaines illustrent avec beaucoup de réalisme la violence des temps passés. Il est également possible de suivre les traces d’Erlandur, l’entêté inspecteur héros des aventures d’Arnaldur Indridason: un circuit existe pour visiter les lieux où il s’est illustré pendant ses enquêtes. Et la ville organise aussi une Icelandic Writers Retreat, stage de quatre jours qui inclut ateliers, lectures, tourisme et fréquentation des cafés pour développer sa propre inspiration. Ça se passe mi-avril, chaque année, et toutes les éditions affichent complet de longues semaines à l’avance.

Deux lieux à part

Eymundsson, d’abord, une chaîne de librairies créée en 1872. Deux magasins à Reykjavík, dont un sur trois étages en plein centre-ville. Une entrée un peu guet-apens à touristes, avec livres de photos et vente de souvenirs à la pelle, mais une fois franchi ce premier rideau, on entre dans un univers bien plus chaleureux. Tous les livres sont en libre consultation, personne ne viendra vous reprocher de passer la journée à les feuilleter. Un café au dernier étage, pour se sentir encore plus chez soi, et un horaire de fermeture très tardif (22h) qui ajoute au confort.

A tout juste 100 mètres, le Laundromat est le café qui représente le mieux la diversité du pays. Ici, un grand-père attablé avec son petit-fils. Juste à côté, un couple de lesbiennes qui se bécotent, sans avoir besoin de se cacher. Ou alors une famille venue au grand complet déguster ses gaufres. On peut se contenter de ce simple spectacle. Ou consulter l’un des 8000 livres de poche, alignés par couleur sous le bar en bois: à lire, échanger ou emporter, c’est selon son envie.


Mais pourquoi le polar?

Curieusement, l’Islande est de plus en plus réputée pour la qualité de ses polars. Un virage inattendu pour un pays où récemment encore, les gens ne fermaient pas leur porte à clé tellement ils se sentaient en sécurité. Et où la police n’avait jamais tué personne jusqu’à l’an passé, quand elle a dû intervenir en urgence pour neutraliser un déséquilibré trop menaçant en pleine rue. Et où le nombre d’homicides se compte sur les doigts d’une seule main, et encore, pas tous.

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Alors, pourquoi, Eric Boury? «Les Islandais ont très longtemps eu cette perception: il y avait d’un côté la grande littérature, et de l’autre les romans de gare. Il y n’avait donc aucun mépris pour le genre. Et ils ont toujours eu besoin que les histoires soient crédibles, même avec des fantômes et des elfes. Mais là, ça ne pouvait pas l’être, parce qu’il n’y avait jamais de meurtres ni de faits divers. Jusqu’à ce qu’ils se rendent comptent, avec l’urbanisation croissante, qu’il pouvait y avoir de la criminalité. Et avec la crise économique de 2008, de la délinquance financière. Ils sont sortis de leur angélisme, dans lequel ils étaient scotchés depuis toujours, et le talent d’Indridason et Thorarinsson a fait le reste.»


Trois livres qui comptent

Mélanger une histoire d’amour à trois, l’horreur de l’Holocauste, ses influences contemporaines, et le destin de trois générations en Islande comme en Lituanie, c’était mission impossible? Pas pour Eirikur Örn Norddahl, qui nous inonde ici de sa colère, de son dégoût, mais aussi de sa rage de vivre et de son humanité roboratives. Une virtuosité décoiffante et une construction inédite pour un ouvrage hallucinant.

Eirikur Örn Norddahl, Illska, le mal, Ed. Métailié, 2015, 608 p.

Le quotidien d’un village de pêcheurs dans le nord-ouest du pays. Une puissance indépassable. Le mieux, c’est de laisser son traducteur en parler: «J’ai lu les trois premières pages, et j’ai donné mon accord tout de suite. J’ai eu l’immédiate impression d’avoir accès à une écriture originale, qui reflète une conception du monde très poétique et opératique. Par exemple, on est dans une pièce avec quatre personnes, et dans la même phrase, on va tout savoir sur les yeux de la première, les cheveux de la seconde, le geste du troisième homme, le rêve potentiel du quatrième. C’est un chœur permanent, l’impression de vivre simultanément ce qui compte à l’instant T et aussi l’observation du petit détail qui va avoir une influence sur le destin du monde. Il y a à la fois de la nostalgie et du désespoir, les personnages affrontent leur destin tout en sachant que c’est perdu d’avance. Une écriture par vagues, une plongée dans la poésie.»

Jon Kalman Stefansson, Entre ciel et terre, Ed. Gallimard, 2010, 272 p.

Un ami avait prévenu: «Je ne peux pas le lire seul chez moi, c’est bien trop flippant, j’attends de me retrouver dans les transports en commun.» Ce n’était pas une coquetterie de lecteur ultrasensible, mais bien un fait: voilà une histoire qui mêle angoisse et surnaturel comme nulle autre pareille, et ça fait peur. Et en plus ça se passe dans la région la plus isolée du pays – le Hornstrandir, au nord-ouest – désormais impossible à visiter en solo après une telle lecture. Un must de l’angoisse.

Yrsa Sigurdardottir, Je sais qui tu es, Ed. Points, 2012, 429 p.