Livres

En Islande, un fabuleux voyage littéraire au temps des Vikings

Un recueil de «petites sagas islandaises» écrites entre le XIIIe et le XVe siècle confirme l’étonnante fécondité littéraire de la grande île scandinave

On ne se lasse pas du miracle islandais: comment une population si petite (335 000 aujourd’hui) peut-elle produire, presque continuellement depuis le XIIe siècle, une littérature aussi remarquable? Les romans policiers en sont un des exemples les plus récents avec, pour ne citer qu’eux, des auteurs comme Hallgrímur Helgason ou Arnaldur Indridason. Mais remontons dans le temps et penchons-nous sur les origines littéraires de cette nation nordique si féconde. Petites Sagas islandaises nous permet ce fabuleux voyage.

Les récits de cet ouvrage ne sont pas à proprement parler des «sagas», un terme qui renvoie à des textes en prose de plus grande ampleur, aux frontières de l’histoire et de la légende, qui racontent la vie des premiers colons islandais. Comme l’explique Alain Marez, qui a traduit et édité le recueil, les sagas comprennent un narrateur souverain qui se situe en dehors de l’action. Les plus célèbres, comme La Saga de Grettir ou encore La Saga de Njáll le Brûlé, sont déjà traduites en français. Sous cette forme, les récits publiés ici sont des premières traductions.

On a en effet parfois l’impression d’avoir affaire à de petites saynètes très vivantes et riches en rebondissements

Il n’y a pas de mot français pour désigner le genre spécifique des textes réunis ici. On parle en Islande du tháttr (avec un th à prononcer à l’anglaise). Faute d’un terme adéquat, Marez traduit le tháttr par «le dit». Comme un récit dans le récit, un tháttr peut former un épisode dans une saga. Ses principales caractéristiques sont sa brièveté et l’importance des dialogues, ce qui peut donner au tháttr une dimension théâtrale. On a en effet parfois l’impression d’avoir affaire à de petites saynètes très vivantes et riches en rebondissements.

Chant et songes

Pour certains récits, la qualité littéraire ne fait aucun doute. L’un de ces «dits» met par exemple en scène un dédoublement du personnage principal et de savoureux jeux entre fiction et réalité. Un homme s’endort et se met à rêver une histoire de jeune roi devant faire ses preuves pour se faire respecter par ses sujets. Le roi demande parmi son escorte si quelqu’un pourrait l’accompagner pour vaincre deux «hommes fauves», de terribles guerriers qui terrorisent la région. Un volontaire se manifeste et il semble au protagoniste rêveur «qu’il était lui-même cet homme. […] Une fois équipés de pied en cap, [lui et le roi] partirent avec leurs armes jusqu’à ce qu’ils atteignent la forêt de Jöruskogr où on s’attendait à rencontrer les brigands.»

Lire aussi: En Islande, la fureur de lire

Le récit se poursuit sur un ton assez léger, car celui qui accompagne le jeune roi dans la forêt lui confie qu’il n’est «pas habitué au maniement des armes» et qu’il ne faut guère se fier à son courage. Il propose donc modestement au roi de monter sur une colline afin de pouvoir ensuite faire la narration du combat à d’autres. De retour à la cour, le prudent accompagnateur déclame en vers les prouesses du roi au combat. A la fin de ce chant, un narrateur externe insiste sur l’authenticité du rêve… Mais la dimension réflexive du récit, donc la capacité du texte à se décrire et à se commenter lui-même, se renforce encore avec cette chute délicieuse: «Rien d’étonnant à ce que la composition du poème soit gauche, car il fut déclamé dans le sommeil.»

Querelle et de vengeance

Le lecteur aussi se fait rêveur. Les intrigues habiles qui forment ce recueil invitent au voyage dans le temps, vers les vastes terres d’Islande. A travers les récits d’aventures, les querelles et les vengeances dont les histoires font écho, on peut se faire une idée du quotidien islandais au Moyen Age. On estime, de manière assez hypothétique, que l’Islande du XIVe siècle comptait entre 30 000 et 40 000 habitants, principalement des colons venus de Norvège qui commencèrent à s’installer vers 870. Il n’y avait alors pas à proprement parler d’Etat ni même de villes sur la grande île; les fermes se suffisaient à elles-mêmes et les hommes possédaient leurs terres.

Lire aussi: Jón Kalman Stefánsson enchante la chair et l’âme du monde

A partir de 930, les Islandais pratiquaient une sorte de Landsgemeinde, une assemblée plénière des hommes libres, appelée Althing, où étaient discutées les affaires courantes, notamment juridiques, et dont il est question dans certains textes du recueil. Un autre aspect que les récits développent est la conversion au christianisme de l’Islande autour de l’an 1000. 

Tromperie et justice

Les textes sont donc aussi de précieuses sources historiques. Le premier récit, intitulé Le Dit de Casquette-à-bière, est une charmante tragicomédie dans laquelle des notables cherchent à tromper un personnage en situation de faiblesse. Au-delà de son aspect ludique, le récit donne un aperçu du fonctionnement de la justice à cette époque. Chaque «dit» est précédé d’une petite introduction du traducteur et accompagné de notes explicatives. Pas besoin donc d’avoir fait des études en littératures nordiques pour savourer ces petites sagas.


«Petites Sagas islandaises», Trad. du vieil islandais par Alain Marez, Auteurs: inconnus, Les Belles Lettres, Pages: 286

Publicité