Tandis que Hollywood envahissait la Croisette, jeudi, avec Kung Fu Panda, pantalonnade en images de synthèse dont les voix et la puérilité sont tenues par un aréopage de stars, la Compétition proposait un dessin animé documentaire: Waltz with Bashir, le premier long métrage de l'Israélien Ari Folman. Il ne s'agit pas tout à fait du premier documentaire d'animation dans l'histoire du cinéma: l'été dernier, le Festival de Locarno avait déjà proposé, sur la Piazza Grande, Chicago 10 de l'Américain Brett Morgen, qui reconstituait par le dessin le procès intenté en 1968 par le gouvernement américain contre huit activistes opposés à la guerre du Vietnam.

Premier, deuxième ou troisième, qu'importe au fond, sinon pour la promotion. Travail de quatre années soutenu, entre autres, par la TSR, Waltz with Bashir est un événement pour une petite cinématographie comme celle d'Israël. Un choc aussi dans une compétition qui, jusqu'ici, s'attaque de manière plutôt sombre au refoulé des sociétés modernes.

Il n'est question que de cela, de refoulé en Israël, là où la mémoire est une bombe à retardement, dans le film d'Ari Folman. Le réalisateur s'y met en scène, sous forme d'un personnage de dessin animé, Ari, qui cherche à retrouver la mémoire depuis qu'il est réveillé par des cauchemars récurrents qu'il ne s'explique pas: il sait qu'il était présent, en tant que soldat israélien, lors du massacre de Sabra et Chatila en 1982. Mais il ne parvient pas à se rappeler jusqu'où il était impliqué. Alors il part à la rencontre de son ami psy, et d'anciens camarades d'infortune. Peu à peu le puzzle se met en place, le puzzle des responsabilités, notamment celle des phalangistes chrétiens et d'Ariel Sharon.

Ari Folman a nourri le film de ses souvenirs personnels. La réalisation même de ce projet atypique lui a servi de thérapie. Il s'agissait de guérir du fameux stress post-traumatique. Mais pourquoi avec un dessin animé? «L'idée du film me travaillait depuis plusieurs années, mais le tourner en images «réelles» ne me convenait pas. Qu'est-ce que cela aurait donné? Un quarantenaire interviewé sur fond noir, racontant des histoires vieilles de 25 ans, sans aucune image d'archives pour illustrer son propos. Quel ennui! Alors l'animation m'est apparue comme la seule solution, avec sa part d'imaginaire. La guerre est tellement irréelle, et la mémoire tellement retorse.»

Quelle ambition! Pour un pays, Israël, où les entrées en salles (9,7 millions en 2007) représentent un peu plus de la moitié des entrées suisses (14,2 millions). Et les bémols que d'aucuns émettront à propos de Waltz with Bashir, trop d'effets dramatiques visuels et sonores, trop de séquences oniriques, n'affaiblissent en rien la force politique du propos. Ni son courage, jusque dans les images finales, réelles celles-là, des tas de cadavres, femmes, enfants, hommes abandonnés à Sabra et Chatila.

Israël peut se réjouir de son cinéma. Avant ce dernier coup d'éclat, d'autres films ont conquis le monde: La Visite de la fanfare d'Eran Kolirin, Beaufort de Yosef Cedar ou, plus récemment, Les Citronniers d'Eran Riklis, tous dotés de nuances, d'autocritiques, de charges politiques, de travail de mémoire et d'espoir. Cette cinématographie est en pleine effervescence. Pour le meilleur. A Cannes cette année, Waltz with Bashir n'est pas le seul porte-parole de ce pays trop longtemps représenté, dans les grands festivals, par le seul et surestimé Amos Gitaï. Une nouvelle génération se lève. Ainsi de Schlomi et Ronit Elkabetz (l'actrice de La Visite de la fanfare) qui ont été sélectionnés, avec Les Sept Jours, à la Semaine de la critique. L'histoire d'une famille qui pleure, en 1991, la disparition de l'un des siens. Le passé encore. Le refoulé à l'écran.