C’ est le débat qui échaude les esprits en Israël: doit-on parler d’un Etat juif plutôt que de l’Etat d’Israël? Un Etat peut-il être juif et démocratique? Le premier ministre Benyamin Netanyahou et ses alliés de l’extrême droite emmenée par le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman tentent d’imposer ce nouveau vocabulaire à leurs partenaires internationaux. Le parlement israélien (Knesset) a pour sa part été saisi d’une proposition de loi qui définirait de façon plus stricte la notion d’Etat juif en l’inscrivant dans la Constitution: l’arabe ne serait plus langue officielle et la loi hébraïque servirait de source d’inspiration au législateur.

En acceptant un plan de partage de la Palestine en 1947, l’ONU avait présidé à la création d’Israël en 1948 comme Etat pour les juifs où les droits de la minorité arabe seraient préservés. Parler d’un Etat juif est de nature à changer l’identité d’Israël. La judéité devenant consubstantielle à l’Etat, quelle place sera dès lors faite aux non-juifs?

La polémique fait rage dans la presse israélienne. Certains commentateurs parlent de guerre culturelle, d’autres de risque de voir leur démocratie virer à la théocratie. La question rebondit au sein de la «diaspora juive». Même les plus ardents défenseurs d’Israël aux Etats-Unis sont soudain pris d’un doute. Quand l’on vote des lois qui étouffent la liberté d’expression, cherchent à diminuer l’indépendance du système judiciaire et, au nom de la défense d’un Etat juif, tentent de réduire les droits des Arabes et d’autres minorités, alors le caractère véritablement démocratique s’érode», écrit Abraham Foxman, le président de l’Anti-Defamation League.

Il n’est plus un débat sur l’avenir d’Israël ou de la Palestine sans que la question soit posée. Le mois dernier, à l’Université de Tel-Aviv, lors d’un colloque organisé par l’Institut des études sur la sécurité nationale (INSS), plusieurs représentants palestiniens dénonçaient cette manœuvre du gouvernement pour éviter de négocier une solution à deux Etats. «Maintenant que nous avons reconnu un Etat israélien, le pouvoir israélien veut que Mahmoud Abbas (ndlr: président de l’Autorité palestinienne) reconnaisse un Etat juif. Cela veut dire quoi? C’est quoi un Etat juif? C’est quoi un juif? Pourquoi pas un Etat sioniste ou un Etat ultraorthodoxe? Ce n’est pas notre affaire», s’est emporté Sufian Abu Zaydeh, ancien ministre des Prisonniers de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

Le directeur de l’INSS, l’ancien ambassadeur Oded Eran, a répondu: «Certes, vous reconnaissez Israël. Mais du fait des évolutions démographiques, cela pourrait tourner en quelque chose d’autre. Ce que le gouvernement n’a pas dit, et je le regrette, c’est qu’il faut parler d’un Etat juif qui garantisse les droits de la minorité des 20% d’Arabes.» L’idée d’Etat juif répond à une angoisse existentielle. Beaucoup d’Israéliens pensent que leur légitimité serait renforcée avec cette reconnaissance. «Ce n’est pas qu’une question de vocabulaire mais d’inquiétude profondément ancrée dans la psyché israélienne», a renchéri l’ancien brigadier général Shlomo Brom interrogé par Le Temps. «Les Israéliens ont peur de ne pas être véritablement acceptés au Proche-Orient. Les Palestiniens ont accepté le processus d’Oslo pour des raisons pragmatiques. Un jour, ce ­pragmatisme pourrait devenir autre chose et tout s’effondrera. Dans 50 ans, quand les Israéliens seront plus faibles et les Arabes plus forts, comment les choses vont-elles tourner s’il n’y a pas une réelle acceptation de l’Etat ­d’Israël. Le prix d’un accord de paix sera très coûteux, nous devrons déplacer 100 000 colons de Cisjordanie. Cela va déchirer la société israélienne. C’est notre inquiétude.»

Israël en danger de paix? Beaucoup le pensent. Une fois la question palestinienne réglée, la société israélienne, tiraillée par de multiples fractures entre les diverses strates de l’immigration, entre religieux et laïcs, pourrait bien imploser. Parler d’Etat juif est une façon de renforcer la cohésion intérieure. Mais à quel prix? La journaliste Avirama Golan, dans un court essai*, écrit: «Pour le groupe qui règne aujourd’hui sur Israël, de même qu’il n’existe pas de frontières définies entre Israël et ses voisins et qu’il est possible de garder éternellement des territoires occupés depuis 1967, parce qu’«Israël tout entier appartient aux Juifs», de même il n’y a plus d’Israéliens. Les Israéliens ont disparu de la scène pour faire place aux «Juifs», confrontés, qu’ils le veuillent ou non, aux «Arabes». Les «Arabes» sont tous ceux qui sont Arabes et, en l’occurrence, leur nationalité est secondaire: israélienne, jordanienne, libanaise, ou palestinienne.»

Biographie

Né en 1946,Shlomo Sand a fait ses études d’histoire à l’Université de Tel-Aviv et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris. Depuis 1985, il enseigne l’histoire contemporaine à l’Université de Tel-Aviv. Il a publié Comment le peuple juif fut inventé (Fayard 2008), traduit en 21 langues et qui fut un best-seller durant 19 semaines en Israël, et Comment la terre d’Israël fut inventée (traduction française en septembre prochain). Il travaille à la rédaction d’un nouveau livre, Comment j’ai cessé d’être juif. Shlomo Sand fait partie du courant des nouveaux historiens israéliens qui questionnent l’origine de leur Etat suscitant de vifs débats sur le sionisme

* Avirama Golan, Espoir d’un printemps israélien, Ed. Galaade, 2011.

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Shlomo Sand

«Comme historien,je ne peux pas comparer un Suisse athée avec ses parents ou grands-parents. Pour eux,le christianisme étaitle centre de leur vécu. Avec les juifs,c’est pareil»