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Le designer japonais Issey Miyake, résolument avant-gardiste, conçoit des vêtements depuis cinquante ans.
© EPA/FRANCK ROBICHON

Mode

Issey Miyake, une vie dans le pli

Le créateur japonais fait l’objet d’une récente exposition à Tokyo, et d’un nouveau livre richement documenté. Pour «Le Temps», il évoque les innovations techniques dont ses silhouettes portent la signature, et se confie sur le parcours qui l’a mené du papier glacé au musée

«Mon regard se porte toujours vers le futur, jamais vers le passé. J’ai la conviction profonde que le bonheur et la joie résident dans cette perspective positive.» Juin 2016. Issey Miyake marche tranquillement parmi les silhouettes, les formes et les matières qui font sa signature depuis bientôt cinq décennies. Elles ont habité trois mois durant le National Art Center de Tokyo au gré d’une rétrospective aux dimensions historiques. Le designer japonais y a notamment reçu le titre de Commandeur de la Légion d’Honneur française.

Quelques semaines plus tard, parmi les visiteurs du soir, Issey Miyake ausculte ses créations – sans cérémonial. Il y a de la tendresse dans son détachement, de la malice au coin de ses yeux calmes. Ses gestes sont humbles et directs, ceints par la veste cendrée qu’il porte sur une paire de pantalons couleur craie. D’une main leste, il révèle la géométrie irisée d’une robe dont la version plane, pliée au sol, convoque l’abstraction de l’origami. Unité de la fibre, bi-dimensionnalité de la surface, tri-dimensionnalité du volume, pluralité du mouvement: stades multiples d’une seule pièce de tissu, obtenue à partir de matériaux recyclés.

Futur singulier

Développée depuis 2010 par la jeune équipe de son Reality Lab., la ligne «132 5. Issey Miyake» résume l’ambition du légendaire couturier de 78 ans. Sa vision du vêtement se veut à la fois sculpturale et organique, animée par une exigence d’honnêteté et d’expérimentation formelle. A l’occasion de la parution d’un nouveau livre-monument, sobrement baptisé «Issey Miyake», le créateur répond aux questions du Temps avec la concision qui le caractérise. «Comme le suggère le nom [de ma ligne] «132 5», les spatialités les plus variables ont leur importance dans mon travail. Ces différentes étapes sont synonymes de fonction, beauté et plaisir du vêtement porté.»

Dans les années 1980, lorsque la surabondance des signes et des citations envahit les podiums et précipite la haute couture et le prêt-à-porter dans une spirale de références au passé ou aux cultures alternatives, Issey Miyake oppose l’enthousiasme de l’innovation au cynisme de la post-modernité. Ses cadets Rei Kawakubo et Yohji Yamamoto font sourdre à Paris leurs charbons mélancoliques. Ils façonnent des silhouettes de nuit noire, parfois inachevées, dont les balafres sublimes suggèrent la déconstruction et l’hyper-urbanité d’une Tokyo cyber-punk. Miyake, lui, n’a que faire de la nostalgie et du vague à l’âme. Son statut d’ores et déjà iconique le porte vers un futur singulier et atemporel qu’il fabrique dans des étoffes inédites, encore jamais vues.

Architecte du mouvement

A l’aube des années 1990, il est en pleine élaboration de «Pleats Please», ligne emblématique dont les tissus plissés demeurent à ce jour l’une de ses marques de fabrique. «Je me questionne sans cesse. La recherche est au centre de mon travail, et mon objectif est de propulser mon équipe vers l’avant.»

Il y a chez Miyake une sorte d’immunité au tourbillon des tendances qui s’accélère sans cesse et consume la mode comme son système. Sa foi inébranlable dans le progrès et la modernité doit-elle être comprise comme une forme de résistance? «Je ne me vois pas moi-même comme un résistant. Quand je conçois des vêtements, je tends toujours vers la valeur fondamentale et la solution la plus simple. Je suis libre de toute catégorisation.»

Toutes mes recherches ont toujours été centrées sur le mouvement et la liberté permise par le vêtement. La personne qui le porte lui confère sa dimension finale

Appréhender la forme, la coupe et la texture d’un seul et unique geste: c’est l’idée révolutionnaire du matériau Pleats Please. Assemblés dans des formats deux à trois fois plus grands que le produit final, les vêtements sont d’abord enveloppés dans des feuilles de papier puis passés au travers d’une presse à chaud qui leur confère leurs plis caractéristiques. Le résultat rappelle le plissé sur soie du couturier espagnol Mariano Fortuny, dont la robe Delphos de 1905 est entrée dans la légende. Pleats Please pousse le concept plus loin encore, accentuant le paradoxe entre architecture des volumes et amplitude du mouvement. «Toutes mes recherches ont toujours été centrées sur le mouvement et la liberté permise par le vêtement, note Issey Miyake. La personne qui le porte lui confère sa dimension finale. J’ai l’espoir que les pièces que je fais puissent permettre à cette personne d’exprimer son soi. Ce qu’elle fait de cette relation à l’habit lui appartient.»

Costume de scène

Par exemple? Jouer Beethoven ou Chopin avec une fougue incomparable, comme la pianiste Mitsuko Uchida. Danser sur les sonorités synthétiques et minimales du compositeur Thom Willems, comme le Ballet de Francfort en 1991, dirigé par le chorégraphe William Forsythe pour le spectacle «The Loss of Small Detail» dont les costumes, pensés comme des secondes peaux, ont constitué un pas décisif dans la mise au point de Pleats Please. Se présenter à la communauté internationale, comme les athlètes de l’équipe olympique d’une Lituanie alors tout juste indépendante, pour qui Miyake a dessiné les uniformes des Jeux de 1992. Reprendre confiance et se dépasser, comme l’équipe de gymnastique rythmique de l’Université d’Aomori, dont le spectacle de 2013, organisé en collaboration avec Issey Miyake, a été dédié à la reconstruction de la région du Tohoku après le tsunami, le tremblement de terre et la catastrophe nucléaire de mars 2011.

Œuvres d’art

Vêtement-message, matériau-médium. Il y a, très tôt dans la carrière d’Issey Miyake, un questionnement profond des frontières et des zones de contact entre couture, art contemporain, design appliqué et photographie. Plus encore que les collections, c’est bel et bien cet entrelacs des pratiques, des contextes et des publics qui fournit son fil conducteur au livre «Issey Miyake». Kazuko Koike, une vétérante du monde culturel japonais, signe une série d’essais tandis que les images réalisées par la photographe Yuriko Takagi saisissent les étoffes et les coupes comme des paysages poétiques.

Au fil des 300 premières pages se lit, d’abord, le rapport d’Issey Miyake aux artistes. Le photographe new yorkais Irving Penn, bien sûr, a su mieux que quiconque mettre en relief les audaces formelles du designer treize années durant, au cours de sessions studio dont Miyake s’excluait volontairement pour permettre une subjectivité maximale. Yasumasa Morimura (pour la ligne inspirée du tableau La Source d’Ingres), Tim Hawkinson, Nobuyoshi Araki et ses clichés de femmes-fantasmes ou encore Cai Guo-Qiang dont les bestiaires figés squattent les meilleures galeries: leurs collaborations avec le couturier japonais ont marqué les années 1990.

Grace Jones, top model

Les motifs tropicalo-pop de Tadanori Yokoo, graphiste majeur de l’après-guerre, sont profondément entrelacés avec les premières collections de Miyake; jungle, animalité ou Antiquité fluorescente interrogent l’Occident post-colonial et la globalisation à l’œuvre. «C’est un très bon ami, commente le couturier. J’ai un respect absolu pour son travail d’artiste. Il signe depuis longtemps les invitations des collections parisiennes.»

Au crépuscule des années 1970, la couleur rouge domine, et Issey Miyake se réapproprie des techniques artisanales locales, à l’image du «sashiko», une forme de coton renforcé utilisé dans les régions rurales du Japon. «J’ai utilisé la couleur rouge dans diverses collections pour sa pureté et sa force.» Elle symbolise notamment «l’enthousiasme et la passion» d’une décennie durant laquelle Miyake collabore avec des figures comme Grace Jones, et voit sa carrière exploser dans l’Archipel comme à l’international.

Se lit aussi, dans le parcours du créateur, une volonté d’investir le musée comme lieu d’expression et d’exposition pour la mode. En 1982, «Rattan Body», bustier sculptural en rotin et bambou issu de la série «Body Works», s’affiche en première page du très influent magazine «Artforum»: l’éditorial évoque une pièce iconique du modernisme, à l’intersection du passé et du futur, de l’Est et de l’Ouest, de la rigidité et de la flexibilité, de la nature et de l’artifice

Avant même que Pleats Please n’atteigne les podiums, les coupes hyperenveloppantes de Rhythm Pleats s’étendent à même le sol du Stedeljik Museum d’Amsterdam, le temps d’une installation aux couleurs inspirées du «Rêve» de Rousseau (1990). Huit ans plus tard, A-POC (A Piece of Cloth), la gamme mise au point avec Dai Fujiwara dont toutes les pièces sont coupées dans un unique tube de tissus, voit ses immenses rouleaux monochromes mis en espace par l’exposition itinérante «Issey Miyake Making Things». La Fondation Cartier à Paris, Ace Gallery à New York et le Museum of Contemporary Art de Tokyo accueillent la manifestation.

Assistant de Givenchy

Paris, New York, Tokyo: villes mémoires. Après des études de design dans la capitale japonaise au début des années 1960, Issey Miyake part pour la France où il devient apprenti chez Guy Laroche et assistant d’Hubert de Givenchy. La rigidité bourgeoise du monde de la couture ne lui convient guère. Il visite les musées, s’imprègne de la sculpture de Brancusi et Giacometti. Il dira, plus tard, combien Madeleine Vionnet avait saisi l’essence du kimono dans les années 1920 déjà, imprimant au vêtement ses ornementations par le tissu lui-même. Givenchy aurait confié rétrospectivement n’avoir eu qu’une influence minime sur Miyake. Mai 1968, par contre… L’année suivante, à New York, le jeune designer se familiarise avec Robert Rauschenberg et Christo. Ils transforment son regard.

L’air du temps est à la transition entre haute couture et prêt-à-porter. Les combinaisons amples et fluides composées de multiples éléments deviennent vite des marqueurs de la «silhouette Miyake»

De retour à Tokyo en 1970, Issey Miyake fonde son Design Studio. L’air du temps est à la transition entre haute couture et prêt-à-porter. Les combinaisons amples et fluides composées de multiples éléments deviennent vite des marqueurs de la «silhouette Miyake». Un tricot de sa première collection parisienne fait la Une du «Elle» en 1973. Le show qu’il déploie au Seibu Theater met le tout Tokyo en émoi. Issey Miyake reçoit le Prix du Design Mainichi en 1976. Pour la Une que lui consacre le magazine Asahi Graph deux ans plus tôt, il choisit pour modèle Fusae Ichikawa, 80 ans, pionnière de la lutte féministe.

Une colombe pour Hiroshima

Issey Miyake est né à Hiroshima. Il est en première primaire lorsque l’arme atomique est utilisée sur la ville, en août 1945. Il s’en est ouvert à de très rares occasions, racontant sans pathos les débris de verre sous la peau, les effets des radiations, la mort de sa mère trois années plus tard et l’extrême précarité. En 1991, il dessine l’une de ses pièces maîtresses: la robe «Colombe», composée d’un unique rectangle de textile monofilament découpé à chaud, immaculé, exempt de toute suture. «La création coïncidait avec ma réception du Hiroshima Art Prize, se souvient le designer. Les colombes blanches sont des symboles de paix. Je venais juste de découvrir par chance une nouvelle technique pour concevoir cette robe sans ciseaux, ni aiguille, ni couture. C’est une pièce symbolique de mon concept «One Piece of Cloth».

Un vêtement, un morceau de tissu. Le concept est représentatif du «monotsukuri» («faire des choses»), une approche qui déplace les enjeux sémiotiques vers la matérialité de l’habit, et restera essentielle à Miyake toute sa carrière durant. On en trouve la trace jusque dans la structure du 21_21 Design Site, une collaboration avec Tadao Ando. Ce musée au fuselage de béton, surgi en 2007 au cœur de Tokyo Mid Town, est recouvert sur toute sa longueur d’une unique feuille d’acier incurvée, spectaculaire traduction de l’idée de «One Piece of Cloth».

Emballer le corps

Issey Miyake ne s’est jamais réclamé de la tradition japonaise; il ne l’a jamais rejetée non plus. Son travail sur l’idée d’un morceau de tissu unique qui puisse emballer tout le corps fait inévitablement référence au kimono. L’asymétrie, la superposition, le plissé et la fluidité du vêtement traditionnel japonais ont permis à Miyake de formuler une alternative puissante à la composition du costume occidental dès la fin des années 1960. Aujourd’hui encore, il insiste sur «l’importance de l’espace entre le corps et l’habit», cette zone intime et malléable que les Japonais appellent «ma», et dont Miyake s’est fait l’incomparable architecte.

Dans le nouveau livre qui porte son nom tout comme au fil de l’exposition tokyoïte, le designer demeure étrangement silencieux. Il laisse ses pièces parler pour lui. Plus exactement, il se tient dans l’interstice, dans cet entre-deux qui articule ensemble l’extériorité perçue du vêtement et son intériorité vécue, là où l’humain et l’objet se rencontrent et s’habitent mutuellement. Issey Miyake aime à dire que la respiration ne passe pas seulement par le nez et la bouche, mais que tout notre corps interagit avec l’air environnant. Son génie est là. Insaisissable, léger comme un souffle.


A lire

«Issey Miyake», Taschen, 512 pages bilingues en anglais et japonais.

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